L'Administrateur [Partie 3 chapitre 3]

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Umanimo
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L'Administrateur [Partie 3 chapitre 3]

Messagepar Umanimo » 08 Oct 2013, 13:45

Titre : L'Administrateur

Rating : G

Résumé : Le Maître apparaît soudain dans la vie de Tegan, ancienne compagne du Docteur, et va lui faire une étrange proposition.

Spoilers : un peu The Trial of a Time Lord, mais très léger.

Disclaimer : Aucun des personnages ne m'appartient (quoique...)


Partie 1

Chapitre 1 : Tegan
Tegan regarde le soleil se coucher sur le paysage des environs de Perth. Assise sur une chaise de jardin en bois, elle fume son unique cigarette de la journée, dans le patio devant sa petite maison. Comme souvent à cette heure-ci, son esprit dérive mélancoliquement vers une partie de sa vie dont elle n’a jamais parlé à personne.

Elle l’a quitté volontairement, parce qu’elle ne la supportait plus. Cette existence était trop intense à la longue.

Maintenant, elle regrette souvent cette décision. La vie qu’elle mène n’est pas inintéressante. Elle n’a pas à se plaindre. Elle a un emploi qu’elle aime, enseigner le métier d’hôtesse de l’air à des jeunes filles pleines d’enthousiasme. Elle a une maison agréable, peut-être juste un peu trop isolée. Elle a un mari gentil qui supporte ses crises de mauvaise humeur. Il est d’ailleurs dans la cuisine où elle l’entend vocaliser, tout en faisant le repas.

Tegan sourit. Brian travaille dans une banque, mais il a une carrière contrariée de ténor qui ressort à toutes les occasions.

Au moment où elle se lève après avoir écrasé son mégot, elle aperçoit sur le chemin menant chez eux, une mince silhouette, qui se détache à peine dans la vive lumière de l’énorme soleil qui descend sur l’horizon.

« Tiens, murmure-t-elle, qui peut bien venir nous voir ? »

Bizarrement, alors qu’elle est certaine de ne pas le connaître – il s’est suffisamment rapproché pour qu’elle distingue ses traits –, il lui semble familier. Quelque chose dans la démarche, souple et légère, féline. Et une impression déplaisante.

L’homme s’est arrêté au petit portail. Si c’était une personne du pays, il franchirait la barrière sans attendre, puisque la porte n’est pas verrouillée. Cette désinvolture a toujours tendance à agacer un peu Tegan. Mais il ne le fait pas. Il ne la hèle pas non plus. Il attend seulement qu’elle vienne à lui.

Elle hésite, mais ne pas aller voir ce qu’il souhaite serait d’une grande impolitesse. Alors, elle descend l’allée à sa rencontre.

Il est de taille normale, plutôt un peu au dessus de la moyenne. Habillé tout en noir d’un costume sobre et très élégant, il porte une courte barbe, un bouc, qui ne couvre que son menton. Ses yeux bleus ont un regard froid qui fait frissonner la jeune femme.

« Bonsoir, demande-t-elle, que puis-je pour vous ?

– Tegan Jovanka ! s’exclame-t-il. Ou plutôt, ajoute-t-il en regardant le nom sur la boîte aux lettres, je devrais dire Tegan Henson, maintenant.

– Qui êtes-vous ? prononce-t-elle lentement. Je ne vous ai jamais vu et pourtant, je suis sûre que je vous connais.

– Les deux sont exacts », répond-il avec un sourire aussi inquiétant que son regard.

Il jette un coup d’œil par-dessus l’épaule de Tegan vers la maison.

« Allons-nous continuer à discuter de chaque côté d’une barrière ? interroge-t-il.

– Non, bien sûr, veuillez entrer », finit-elle avec hésitation.

Si elle accepte que cet homme franchisse le portail, sa vie ne sera plus jamais la même, elle le sent. Mais n’était-elle pas en train de la trouver ennuyeuse, quelques minutes auparavant ? Elle décroche le léger loquet et pousse la petite grille de bois qui, seule, la sépare encore de l’inconnu.

Il passe à côté d’elle et se dirige avec assurance vers le porche. Puis il s’installe sur une des chaises pliantes, tirant avec soin sur le pli de son pantalon.

« Mon mari… commence-t-elle.

– N’a pas besoin de savoir ce que nous allons nous dire, termine-t-il.

– Je ne cache rien à Brian ! s’insurge-t-elle en s’asseyant à son tour.

– Vraiment ? »

Il se penche un peu vers elle et la scrute de ses yeux clairs.

« M. Henson connaît-il vraiment tout de votre vie, Mlle Jovanka ? »

Il insiste sur le mademoiselle et sur son ancien nom. Elle sent ses pommettes s’enflammer.

« Je ne vois pas ce que vous voulez dire », balbutie-t-elle.

En même temps, elle songe :

Il sait ! Comment sait-il ? Qui, sur Terre, est au courant que j’ai voyagé avec le Docteur ?

Elle a beau réfléchir, aucun nom ne lui vient. Certes, elle a rencontré des gens au cours de ses aventures, mais personne qui sache de façon précise qui était l’homme habillé en costume de cricket.

« Que voulez-vous ? ajoute-t-elle. Me faire chanter ? »

Il lève les mains en signe de protestation.

« Bien sûr que non ! Rien d’aussi trivial ! »

Il se penche à nouveau vers elle et son ton change. Ce n’est plus l’homme charmant qui rend une visite de courtoisie.

« Tegan, murmure-t-il. J’ai besoin de votre aide. »

Elle est surprise de l’inquiétude qu’elle lit dans son regard.

« Qui êtes-vous ? répète-t-elle. Vous ne me l’avez toujours pas dit.

– Je suis certain que vous le savez déjà. »

Un nom surgit dans son esprit, mais elle hésite à le dire. Cela lui paraît si improbable.

« Je vois dans vos yeux que vous avez compris, ajoute-t-il.

– Que faîtes-vous ici et que me voulez-vous ?

– Je viens de vous le dire : j’ai besoin de votre aide.

– Non ! déclare-t-elle. Ce n’est pas votre genre de réclamer l’assistance d’une ancienne compagne du Docteur. Sauf si… sauf si… vous pensez ainsi pouvoir l’attirer dans un piège ! »

Elle se lève.

« Partez ! grince-t-elle. Je ne suis pas assez naïve pour croire à vos boniments ! Vous ne m’avez jamais fait peur, vous savez. Et vous pouvez raconter ce que vous voudrez à Brian, il ne vous croira pas. Il est bien trop rationnel pour ça.

– Calmez-vous, Tegan. »

Il la saisit par les coudes et l’oblige à se rasseoir. Il ne lui fait pas mal, mais sa poigne est si puissante qu’elle ne peut lui résister.

« Écoutez-moi seulement quelques minutes, réclame-t-il. Si je ne vous convaincs pas, je partirais comme je suis venu.

– Vous êtes un serpent ! gronde-t-elle. Vous…

– Dix minutes, pas plus », supplie-t-il.

Elle se ra dosse à sa chaise, croise les bras et grogne :

« Allez-y ! J’écoute vos sornettes pendant dix minutes, mais ensuite vous prendrez la porte et je ne veux plus jamais vous revoir. »

Elle défait la montre de son poignet et la pose sur la table, bien en évidence.

Le soleil a disparu et la lumière finissante du jour laque tous les objets d’une teinte dorée qui s’estompe rapidement.

« L’univers est constamment dans un équilibre instable, commence-t-il. Chaque concept doit avoir son contraire pour que cette balance ne penche jamais trop d’un côté, ni de l’autre. Vous connaissez le principe, je suppose. Chaque civilisation lui a donné un nom. Comme le yin et le yang du peuple de la Chine. Dans chaque moitié du yin, on trouve une petite part de yang, mais dans chaque moitié de yang, il y a un peu de yin. L’équilibre du cosmos est principalement dû à la présence d’une sorte de yin et de yang universel : le Gardien Blanc et le Gardien Noir. L’un représente le bien absolu et l’autre le mal absolu. Ils sont nécessaires tous les deux. Cependant, ajoute-t-il, après une pause de quelques secondes, que se passerait-il si le Gardien Blanc se mettait à se comporter tout à coup comme le Gardien Noir ? Comment réagirait celui-ci ?

– Il se réjouirait de l’aubaine, je suppose, le coupe Tegan.

– Pas vraiment. Car la présence de trop de yin menace de faire basculer l’univers non pas dans le chaos, mais dans le néant. Plus rien. Y compris plus de Gardien Noir.

– Soyez plus clair, l’interrompt à nouveau Tegan. Je ne vois pas ce que tout cela a à voir avec vous, moi, et ce que vous êtes venu faire ici.

– J’ai utilisé ces métaphores pour vous faire comprendre ce qui se passe. Quelles sont les personnes que nous connaissons tous les deux qui pourraient se rapprocher le plus du Gardien Blanc et du Gardien Noir ?

– Le Docteur et… vous. »

Il hoche la tête. Elle le voit à peine maintenant, dans les ombres du soir, mais elle a saisi le mouvement.

« Attendez, proteste-t-elle, vous êtes en train de me dire que le Docteur va devenir mauvais ?

– Non, je ne parle pas de futur, je parle de présent. C’est déjà fait. Il est déjà passé de l’autre côté. Au cours de sa dernière régénération. Et l’univers bascule tous les jours un peu plus. Il faut une force antagoniste pour s’opposer à lui. Une force qui lui soit égale.

– Je ne vous crois pas ! réplique Tegan. De toutes les balivernes que vous êtes capable d’inventer, celle-ci est la plus ridicule. De plus, je ne vois pas en quoi cela me concerne. Si vous avez envie de jouer le rôle de preux chevalier en vous battant contre le démon, faites-le donc !

– Il y a un problème.

– Ah oui ? ironise-t-elle. Et quel est-il ? Vous n’arrivez pas à grimper sur votre blanc destrier ? Vous voulez que je vous fasse la courte échelle ?

– C’est un peu ça. Je ne sais pas m’y prendre, Tegan, avoue-t-il. Faire le mal, je sais. Je n’ai même pas besoin d’y réfléchir, c’est comme une seconde nature. Mais l’inverse…

– Les dix minutes se sont écoulées, répond froidement l’Australienne, en se redressant. Il fait complètement nuit et d’une minute à l’autre, Brian va m’appeler pour que nous passions à table. Allez-vous-en. Vous avez raté votre coup. Je vous ai connu plus subtil. Vous vous ramollissez, Maître. Je ne vous raccompagne pas, vous connaissez le chemin. »

Elle lui tourne le dos et entre dans la maison, dont elle verrouille soigneusement la porte. Quelques secondes plus tard, le Maître entend tous les volets claquer, puis une conversation étouffée mêlant voix masculine et féminine.

Chapitre 2 : Le Valeyard
Le matin, avant de sortir dans la fraîcheur, pour boire son premier café, elle réveille son mari avec quelques chatouilles dans le cou. Il grogne et se retourne, mais elle sait qu’il va se lever quelques minutes plus tard.

Elle ouvre la porte, et sursaute lorsqu’elle aperçoit la silhouette noire du Maître toujours au même endroit que la veille, assis sur la chaise de jardin pliante, la cheville de la jambe droite posée sur le genou de la gauche.

Furieuse, elle vient poser sa tasse sur la table d’un geste un peu rude, prête à l’apostropher pour n’avoir pas tenu sa promesse. Quelques gouttes de café débordent et viennent se répandre dans la soucoupe.

« Vous avez vu ? »

Le Maître repose son pied au sol et lui montre la flaque noire. Étrangement, elle ressemble plus à une pâte épaisse qu’à du café. Il soulève délicatement la tasse et renverse la soucoupe. Le liquide, au lieu de tomber droit vers le sol, part de biais et va atterrir à vingt bons centimètres de l’endroit où il aurait dû arriver.

« Ça commence, fait remarquer le Maître.

– Ça ne peut pas être ce que vous dites, réplique Tegan. Il y a du vent, c’est tout.

– Du vent ? »

Autour d’eux, les branches sont parfaitement immobiles.

« Alors je ne sais pas. Vous avez balancé volontairement la soucoupe pour que le café ne tombe pas tout droit.

– Essayez vous-même », lui répond-il.

Elle soupire.

« Je me demande pourquoi je vous écoute, alors que je vous sais incapable de la moindre trace d’honnêteté. »

Elle prend la tasse et la renverse un peu, ayant soin de la tenir bien stable. Les quelques gouttes descendent selon un chemin nettement oblique pour atteindre le sol.

« Cela a encore augmenté depuis tout à l’heure, observe le Maître. Avant le néant, l’entropie va gagner l’univers de plus en plus vite. Un chaos total va s’installer avant sa disparition. Et cela va être pénible et très douloureux pour tous les êtres vivants du cosmos.

– Comme si vous vous préoccupiez des autres, vous ! lui lance-t-elle.

– Des autres non, mais de moi si. Et je serai aux premières loges. Le "Docteur" qui sévit actuellement… mais je crois qu’on ne peut plus lui donner ce nom-là. Il vaudrait mieux le désigner par le terme qu’il avait employé lui-même, la première fois que je l’ai rencontré : le Valeyard. Il a pris ma place du côté du mal. Notre duo n’est pas aussi puissant que les forces des Gardiens, mais il est essentiel à l’équilibre. Et cet équilibre est rompu. Je serai le premier à ressentir les plus forts effets du désordre, et le premier à disparaître aussi.

– Là, je vous reconnais ! triomphe Tegan. Vous vous intéressez à vous-même avant tout.

– C’est exact, affirme-t-il. Je ne l’ai jamais nié. Et, croyez-moi, venir vous demander de l’aide est la chose la plus humiliante que j’ai jamais faite. Devoir me mettre à combattre "du bon côté" aussi. »

Machinalement, Tegan avale une gorgée de sa boisson froide et sans goût.

« C’est curieux, mais… je vous crois, maintenant, murmure-t-elle. Pourtant mon expérience me hurle que c’est encore une ruse, et que vous êtes en train de me tromper, mais j’ai envie de vous croire. »

Elle se tourne vers lui.

« Qu’arrivera-t-il au Docteur si nous le battons et remettons l’univers sur ses pieds ? demande-t-elle.

– Je voudrais pouvoir vous donner une réponse, mais en réalité, je n’en sais rien. J’ai tenté d’aller vers le futur, mais je me suis heurté à un mur infranchissable. Cela peut vouloir dire que nous allons échouer et que dans peu de temps, tout aura disparu. Cela peut vouloir dire aussi que les possibilités sont si nombreuses qu’elles forment une barrière qu’on ne peut traverser. »

À cet instant, Brian Henson entonne à pleins poumons, très fort et avec un épouvantable accent, le refrain d’un air d’Offenbach.

Dis-moi Vééénus, quel plaisir trouves-tuuu, à faire ainsi cascader, cascader la veeeertu ?

Puis le chant se perd dans un marmonnement.

Elle ne peut s’empêcher de sourire, malgré la conversation dramatique.

« Au moins, Brian est heureux et ne se doute de rien, soupire-t-elle.

– Pour l’instant, lui rappelle le Maître. Je ne veux pas avoir l’air de vous bousculer, Tegan, mais il faut vous décider avant qu’il ne soit trop tard. Nous n’avons plus beaucoup de marge. Il commence déjà à devenir difficile de voyager dans le temps.

– Et si je refuse ?

– J’irais seul, et mes chances de réussite seront égales à zéro ou presque.

– Ça ne vous ressemble pas non plus, la modestie. Vous êtes plutôt vaniteux d’habitude.

– Je fais beaucoup de choses qui ne me ressemblent pas, en ce moment. Et ce n’est pas de la modestie, c’est un calcul aussi précis que possible des probabilités.

– Brian va s’apercevoir de mon absence. »

C’est l’aveu qu’elle accepte enfin.

Il se lève et lui répond :

« Si nous réussissons, je vous ramènerai ici dans quelques secondes. Si nous échouons, il n’y aura plus d’endroit où vous ramener et Brian n’existera plus.

– Joyeuse perspective ! plaisante-t-elle avec une ironie acide. C’est censé me réconforter ? »

Elle revient vers la maison, passe la tête à l’intérieur et crie :

« Brian, je m’en vais. Je vais travailler.

– Okay, entend-on dans le lointain. Bonne journée, chérie. À ce soir. Ah ! ajoute-t-il, je vais faire un bowling avec Riley et Madison. Je rentre un peu plus tard. »

Hochant la tête, Tegan murmure :

« Puisses-tu pouvoir encore faire un bowling ce soir, avec Riley… et Madison. »

Elle retourne vers le Maître qui l’attend près de la barrière.

« Allons-y, déclare-t-elle. Où est votre TARDIS ?

– Hum, voilà encore un problème dont je ne vous ai pas parlé : je n’ai plus de TARDIS. En réalité, il n’existe plus qu’un seul TARDIS. Et plus aucune possibilité d’en fabriquer un autre. »

Tout en marchant avec le Maître sur le chemin qui part de chez elle, Tegan l’interroge :

« Comment ça ? Que s’est-il passé ?

– Notre planète natale a disparue. En réalité, je me demande si ce n’est pas le premier acte du Valeyard, en fin de compte. Il y avait une guerre, une guerre très meurtrière opposant les Time Lords et les Daleks.

– Ah, les Daleks, soupire Tegan.

– J’y ai participé aussi, à mon corps défendant. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai à nouveau la possibilité de me régénérer. Les Time Lords avaient besoin de moi pour mener la bataille. Ils avaient besoin de tout le monde. Vers la fin, la guerre échappant à tout contrôle, il semblait n’y avoir plus qu’une solution et c’est le Docteur qui l’a appliqué : détruire entièrement les deux peuples.

– Il a tué tous les siens ? souffle Tegan, abasourdie. Comment êtes-vous encore en vie ? »

Le Maître sourit.

« Je trouve toujours le moyen de m’en sortir. »

Il reprend sombrement :

« Aussi, quand je vous dis que j’ai peur, vous devez me croire.

– Cela sonne bizarrement à mes propres oreilles, mais en effet, je vous crois. Si vous n’avez pas de TARDIS, comment vous déplacez-vous ?

– J’ai récupéré cette technologie, explique-t-il en montrant un fin bracelet de métal couleur bronze doré à son poignet gauche, et je l’ai amélioré. Bien entendu, cela ne vaut pas un TARDIS. C’est nettement moins confortable, mais cela me permet une mobilité dans le temps et l’espace aussi fine que si j’avais encore ma machine.

– Oui mais moi, comment vais-je vous suivre ?

– Attendez, je le règle. »

Ils se sont glissés dans un bosquet d’acacias et il pianote sur l’objet avec l’ongle du petit doigt de sa main droite. Elle comprend alors pourquoi il a laissé pousser cet ongle et l’a taillé en pointe : c’est un simple instrument, pas une fantaisie désagréable.

« Il faut qu’il y ait un contact pour que la bulle temporelle vous emmène aussi, mais ne touchez pas les commandes qui sont au dessus.
– Comment, alors ? questionne-t-elle.

– Prenez mon bras par en dessous. Oui voilà. »

Elle n’aurait jamais imaginé un jour faire une chose pareille : serrer le poignet du Maître dans ses mains, non seulement volontairement, mais avec plaisir.

Parce que, même si ce n’est pas celle qu’elle aurait souhaité, c’est tout de même l’aventure.

Puis elle est entraînée dans un tourbillon vertigineux.

Chapitre 3 : Chaos
Tegan se retrouve à quatre pattes, prise de nausées. Une voix légèrement ironique retentit au milieu du tintement sourd qui résonne dans sa tête :

« Je vous avais bien dit que ça manquait de confort. »

Le Maître se tient debout à côté d’elle et contemple son malaise avec une indifférence amusée. Il ne fait pas un geste pour l’aider, alors qu’elle se remet péniblement debout. Elle a juste le temps de se précipiter vers un mur gris et sale, et de s’appuyer dessus pour régurgiter les quelques gorgées de café qui remplissent seules son estomac.

« Les Humains sont si faibles ! » remarque le Maître, derrière elle.

Elle aurait envie de lui envoyer une de ces répliques cinglantes dont elle a le secret, mais elle est trop occupée, pour l’instant, à calmer la révolte de son système digestif.

Enfin, elle parvient à reprendre le contrôle de son corps et commence à regarder autour d’elle. Cela ressemble énormément à la petite rue d’une grande ville. Une mégapole même certainement. Le décor est presque uniformément gris : mur, chaussée, mobilier urbain. Même le ciel au dessus de leurs têtes a une teinte grisâtre. Des gens passent autour d’eux sans leur prêter attention. La plupart sont habillés de couleurs neutres et leurs visages sont préoccupés. Ils semblent pressés d’atteindre leur but et marchent vite.

« Où sommes-nous ? demande-t-elle.

– Le nom n’a aucune importance, répond le Maître. Une de ces nombreuses colonies que votre espèce a essaimées partout dans l’univers, et qui a prospéré… jusqu’à présent. Jusqu’à ce qu’il arrive.

– Je ne vois pas beaucoup de différence entre cet endroit et n’importe quelle grande ville de la Terre, constate Tegan.

– Voici à quoi ressemblait cette cité il y a moins d’un an », énonce-t-il.

Il appuie sur deux ou trois minuscules boutons sur son bracelet temporel, puis il l’avertit :

« Accrochez-vous à mon bras.

– Oh non, gémit la jeune femme, pas encore !

– Vite ! » lance-t-il.

Nouvelle sensation de vertige, plus brève cependant. C’est à peine si elle ressent un vague éblouissement à l’arrivée.

« Ça s’est mieux passé, soupire-t-elle, soulagée.

– C’est parce que nous nous sommes déplacés seulement dans le temps et sur une courte période », précise le Maître.

Ils sont exactement au même endroit. Cependant celui-ci ne ressemble guère au lieu où ils étaient quelques secondes auparavant. Les murs sont peints de couleurs pastel, le ciel est d’un bleu éclatant. Il y a du monde qui circule autour d’eux, mais les visages sont ouverts, souriants, les vêtements très divers et colorés.

Quelques boutiques de rue proposent leurs marchandises sous des parasols ou des auvents. La foule forme un amas mouvant autour de ces commerces. Le bruit de dizaines de conversations, d’interpellations, de plaisanteries et de rires emplit leurs oreilles.

Un homme arrive, suivit par une troupe nombreuse de badauds. Il joue d’un instrument qui ressemble à une guitare, mais produit des sons plus divers. Il chante aussi et la foule reprend certaines des paroles en chœur.

« Moins d’un an vous dites ? murmure-t-elle en fronçant les sourcils d’un air de doute. Comment un changement aussi radical a-t-il pu avoir lieu en si peu de temps ? Et comment s’y est-il pris, puisque vous affirmez que c’est l’œuvre du Doc… enfin du Valeyard ?

– Même en menant la vie la plus parfaite possible, explique-t-il en l’entraînant vers une des boutiques qui sert des boissons et où quelques chaises et tables branlantes permettent de s’asseoir, la plupart des gens trouvent toujours des sujets de plaintes.

– C’est certain, marmonne Tegan.

– C’est là-dessus qu’il joue. Il promet une amélioration. Il souligne tous les aspects qui pourraient aller mieux. Il propose des solutions, il les suggère plutôt. "Ces boutiques barrent le passage, n’est-ce pas ? Oh, certes, c’est agréable qu’elles soient là. Cependant il faudrait quand même mettre un peu d’ordre dans tout ça, non ? Pourquoi ne pas donner une autorisation de planter son parasol seulement à ceux qui le méritent vraiment et ne vont pas vous gêner ?" Tout le monde est d’accord, bien entendu. Remettre un peu d’ordre, qui n’en a pas rêvé ? Ne me dites pas qu’il ne vous est jamais arrivé d’y penser, Tegan.

– Si bien sûr, admet la jeune femme.

– Alors il continue de pousser dans ce sens et, bientôt, accomplir la moindre action demande tellement de paperasseries et d’autorisations diverses que la machine se grippe. Ce que nous avons vu il y a quelques minutes n’est que la première marche. Je vais vous montrer ce qui se passe ensuite. Il va falloir que nous nous déplacions à nouveau assez loin, parce que, comme je vous l’ai dit, le futur n’est quasiment plus accessible. Allons sur un monde où le stade est déjà beaucoup plus avancé. »

**********

Haletante, Tegan achève de se remettre du nouveau transfert spatio-temporel.

La ville où ils se trouvent maintenant n’est qu’une bourgade. Enfin, ce qu’il reste d’une bourgade. Une décrépitude avancée altère tout ce qui les entoure. Les rues sont défoncées, les murs lépreux. Partout on voit des fenêtres cassées, des portes absentes ou barrées par des madriers cloués sur elles.

Une population furtive se glisse le long des façades. Ce ne sont même plus les foules indifférentes et pressées qu’elle a vu dans la mégapole grise. C’est un peuple terrorisé qui survit.

« Autorisation de porter du rose ? »

Tegan sursaute. La voix métallique sort d’un casque tronconique qui surmonte un corps revêtu d’un épais costume rembourré. Ils sont six de la même sorte qui ont surgi autour d’eux, semblant venir de nulle part. Elle voit par-dessus leurs épaules, les gens s’éloigner rapidement en leur jetant des regards fugaces.

« Autorisation de porter du noir ? continue un autre de ces individus en s’adressant au Maître. Autorisation d’avoir une barbe ? Facture pour ce bracelet ? continue-t-il, en désignant l’appareil spatio-temporel.

– Partons d’ici », souffle le Maître.

Il lève la main pour faire de nouveaux réglages sur son engin, mais il n’en a pas le temps.

« Geste menaçant ! s’exclame un des vérificateurs. Alerte ! »

Aussitôt quatre des six hommes projettent avec leurs gants un intense rayon jaune sur le Maître qui s’effondre en un tas gémissant sur le sol.

« Qu’est-ce qui vous prend ? proteste Tegan. Il ne mena…

– Alerte ! cliquette un autre des individus. Cris intempestifs ! »

Non ! veut crier Tegan. Mais une douleur fulgurante l’envahit tandis qu’un halo jaune l’environne, et ses forces la trahissent. Elle tombe à son tour.

Elle est dans un état de semi conscience, où ce qu’elle voit et entend est déformé, et où elle est incapable de mouvoir le moindre muscle. Elle sent qu’on la déplace. Cela dure une éternité. Puis sa tête heurte quelque chose et elle perd connaissance.

**********

Elle reprend lentement ses esprits. Elle a encore un peu le vertige, mais surtout la bouche pâteuse. Et terriblement soif.

Elle s’assoit pour constater qu’elle se trouve dans une pièce qui ressemble fort à une cellule. Enfin, ce que pourrait être une cellule si on réduisait ce concept à son acceptation minimale. Elle fait environ un mètre de large sur deux de long et deux de hauteur. À peine de quoi s’allonger et se tenir debout. Cela tiendrait presque du cercueil si le plafond était de moitié plus bas.

Cette étroitesse est d’autant plus angoissante que rien ne vient rompre la linéarité des parois. Pas de portes, pas de fenêtres. Pas de meubles non plus. Elle se lève et tâtonne aussi haut que lui permet sa taille à la recherche d’une aspérité qui lui indiquerait qu’elle n’est pas dans un tombeau entièrement scellé, mais dans un lieu dont on peut sortir.

« Hello ? tente-t-elle finalement à mi-voix. Est-ce que quelqu’un m’entend ? »

Il n’y a pas de réponse.

« Est-ce que quelqu’un m’entend ? » répète-t-elle aussi fort qu’elle le peut.

On dirait que le son s’étouffe entre ces murs. Elle se rassoit et enfouit son visage dans ses bras repliés sur ses genoux. Elle essaye d’arrêter la crise de claustrophobie qui monte. Elle n’est pas claustrophobe habituellement, mais cette chambre ne peut que provoquer cet état.

Une voix, déformée par un système de haut-parleur en mauvais état, lui répond enfin sobrement :

« Oui ?

– Vous m’entendez ? halète-t-elle.

– Oui.

– Qu’est-ce que je fais ici ?

– Infraction à de nombreux règlements.

– Quelles infractions ?

– Vous le saurez à votre procès. »

Un vague bruit lui apprend qu’on vient de couper le son.

« Attendez ! crie-t-elle. Puis-je avoir un verre d’eau ? S’il vous plaît ! Je meurs de soif. »

Au bout d’un silence de quelques secondes, la voix reprend :

« Besoin d’une autorisation pour un verre d’eau.

– Comment ? s’étonne Tegan. Vous avez besoin d’une autorisation pour me donner un verre d’eau ?

– Oui. »

Et le son est coupé à nouveau.

Elle finit par s’endormir, malgré la soif et l’angoisse. À son réveil, elle constate la présence d’un verre d’eau à ses pieds.

Tiens, songe-t-elle avec une ironie amère, je suis autorisée à ne pas mourir de soif. C’est génial !

Elle l’avale presque d’un trait, malgré le désagréable goût de poussière. Mais un autre problème surgit. Elle a envie d’aller aux toilettes et la pièce ne présente aucun dispositif le permettant.

« Hé ! crie-t-elle à nouveau. J’ai besoin de… enfin de… d’aller au petit coin.

– Précisez, lui répond la voix au bout de quelques minutes.

– De… de… d’uriner.

– Allez-y.

– Mais où ? s’impatiente l’Australienne. Il n’y a pas d’endroit pour…

– Sur le sol. Il est auto nettoyant.

– Ah ! »

Elle s’apprête à se mettre dans un angle pour se soulager quand une pensée lui vient.

« Est-ce que vous me voyez ? demande-t-elle.

– Bien entendu.

– Est-ce que vous ne pourriez pas… ne pas regarder pendant que je… fais ce que j’ai à faire ?

– Non.

– Pourquoi ? supplie-t-elle. C’est quelque chose de très intime. Ça me gêne que vous assistiez à ça.

– Je suis chargé de vous surveiller. Je vous surveille. »

De toute façon, pense-t-elle, même s’il me dit qu’il ne regarde pas, je n’ai aucun moyen de le vérifier.
Elle soupire et s’accroupit dans un angle. Au fur et à mesure que le liquide se répand sur le sol, il disparaît, et la surface reste aussi nette lorsqu’elle a fini qu’avant qu’elle ait commencé.

« Pratique, murmure-t-elle, mais je me demande comment ça se passe quand on fait l’autre commission. J’espère être sortie de là avant d’en avoir besoin. »

Espoir vain.

Chapitre 4 : Procès
Tegan a rapidement perdu la notion du temps. Bien qu’il soit rythmé par des périodes où les lumières baissent un peu sans jamais s’éteindre complètement, et par les maigres repas qui apparaissent par une trappe dans le sol, il lui est impossible de dire si c’est le jour ou la nuit.

Elle a finit par s’habituer à l’étroitesse du lieu, au fait de devoir faire des choses intimes sous le regard constant de quelqu’un qu’elle ne voit pas. Par contre, elle ne s’habitue pas à la solitude. Au manque total de contact avec une personne autre que la voix désincarnée avec qui elle ne peut avoir que des conversations minimales.

Au bout d’un temps indéterminé, elle s’aperçoit qu’elle s’accommoderait même de la présence du Maître. Plus longtemps encore après, qu’elle donnerait n’importe quoi pour entendre ses persiflages sur la race humaine.

« Où en suis-je arrivée ! » soupire-t-elle.

« Attention, entend-elle un matin – ou un soir peut-être. Suivez le couloir. »

Un des petits côtés de la pièce s’efface. Le corridor, qui est de la même largeur que sa cellule, s’étend devant elle. Il semble interminable.

Elle avance aussi rapidement que le lui permettent ses jambes qui n’ont plus l’habitude de marcher. Au bout de quelques minutes, elle voit qu’elle a oublié de remettre ses ballerines et que celles-ci sont toujours dans sa cellule. Mais lorsqu’elle se tourne pour aller les récupérer, elle se heurte à un mur. Il lui est impossible de revenir en arrière.

Elle continue donc pieds nus. Elle ne porte plus depuis longtemps l’ensemble tailleur rose qui lui a valu cet emprisonnement. Lorsqu’elle avait demandé à pouvoir se changer, on lui avait fourni une tunique et un pantalon en tissu gris. Et quand elle avait réclamé ses vêtements à nouveau, elle n’avait pas reçu de réponse.

Elle débouche enfin sur une pièce de taille moyenne. Ou plutôt dans une cage de verre incluse dans cette salle. Il y a une deuxième cage à côté de la sienne. Le Maître s’y trouve. Il lui jette un regard où elle lit un mélange de colère et de lassitude. La même chose que ce qu’elle éprouve. Il n’est pas si différent d’elle, finalement. Enfermé seul avec lui-même pendant des semaines, il en arrive à des pensées semblables.

Il est vêtu du même genre d’ensemble tunique pantalon gris, sauf qu’il a toujours ses chaussures. Et des cheveux trop longs.

Moi aussi, pense-t-elle. Mes cheveux ont poussé sans être retaillés correctement.

Elle calcule que si leur rapidité de pousse équivaut à celle d’un être humain, cela fait environ trois mois qu’ils sont enfermés, trois mois terrestres.

Mais sa barbe a la forme de celle qu’il portait. Elle devine à la couleur de ses joues que le rasage est tout frais.

Pièce à conviction, songe-t-elle alors.

Les autres pièces à conviction, leurs vêtements et objets personnels, sont posés sur une table qui sépare les deux loges transparentes du reste de la pièce.

Celle-ci a des murs gris clair comme l’était sa cellule et le couloir qui l’a amené là.

Près de la paroi qui leur fait face, une chaire légèrement surélevée. Un homme, surgissant d’une ouverture qui se referme aussitôt, vient y prendre place. Un homme très ordinaire, au visage passe-partout, habillé tout en gris également. Il n’est ni jeune, ni vieux, ni grand, ni petit, ni gros, ni maigre. Tegan a l’impression de voir le modèle standard d’un Humain de base.

D’une voix monocorde, sans leur accorder un regard, il commence à lire la liste de leurs méfaits sur un écran posé sur la tablette devant lui :

« Port de vêtements non standards sans autorisation.
Port d’une décoration pileuse faciale non standard sans autorisation.
Détention et port d’objets non standards sans autorisation.
Non présentation des factures des dits objets.
Non présentation de fiches d’identification. »

Il s’arrête et lève les yeux vers eux.

« Et, pire que tout cela, identification impossible. Vous n’êtes pas fichés. Je pourrais même dire que, légalement, vous n’existez pas.

– Alors, puisque nous n’existons pas, lance le Maître ironiquement, nous n’avons pas pu commettre tout ce que vous nous reprochez. »

Le fonctionnaire – Tegan ne peut s’empêcher de lui donner ce nom, faute d’en avoir un plus approprié – ajoute avec un dégoût visible, comme si un tel acte souillait à jamais sa belle existence ordonnée :

« Nous vous avons donné une identité provisoire afin de pouvoir tenir ce procès. Nous avons dû la fabriquer de toute pièce. »

Il pianote sur l’écran.

« M. John Smith, annonce-t-il, et Mme Liz Jones.

– Je m’appelle Tegan Henson, née Jovanka, proteste la prisonnière.

– Prouvez-le, réplique l’homme. Avez-vous des documents officiels à présenter ?

– Pas ici. Je n’avais pas ma carte d’identité sur moi quand je suis partie de la maison.

– Carte d’identité ? Connais pas. Ce qu’il me faut, c’est un acte de naissance dûment établi par l’officier des naissances légales. Un certificat de vaccination annuel à jour. Un certificat de non décès délivré par l’officier des non décès datant de moins de quinze jours et certifié par deux témoins. Votre bail et une quittance de loyer datant de moins d’un mois, ainsi qu’une attestation prouvant que vous vous comportez en locataire responsable ne troublant pas le voisinage.

– C’est ridicule ! s’exclame Tegan. Qui se promène constamment avec tous ces papiers ?

– Tout le monde bien entendu ! assure le fonctionnaire d’un air pincé.

– Écoutez, plaide la jeune femme. Soyez raisonnable. Nous ne sommes pas d’ici. Nous ne connaissions pas tous vos règlements. Vous ne pouvez pas nous reprocher de ne pas suivre des lois dont nous ne savions rien.

– Nul n’est censé ignorer la loi, réplique-t-il d’un ton sentencieux. Et maintenant taisez-vous, vous me faites perdre mon temps. Je vais calculer la sentence. »

Il passe encore un petit moment à consulter sa machine.

« L’ordinateur a additionné vos très nombreux crimes et le résultat est celui que j’attendais, c'est-à-dire la mort. De tels manquements à la discipline indispensable à toute société digne de ce nom, n’en méritaient pas moins. »

Tegan entend un rire sarcastique venir de la cage à côté d’elle.

« Je vais être condamné pour avoir revêtu du noir et porté une barbe, moi ? raille le Maître.

– Oui, murmure Tegan. Quelle ironie, n’est-ce pas ? Attendez, reprend-elle à l’adresse de leur interlocuteur, ça ne peut pas se passer comme ça ! Il nous faut des défenseurs, des avocats, je ne sais pas moi, ce qui en tient lieu ici.

– Les procédures ont été extrêmement simplifiées. Toutes ces histoires de défenses, accusations, débat du jury étaient complètement inutiles. Maintenant vous permettez Mme Jones, mais mon emploi du temps est très chargé. »

Une paroi coulissante descend du plafond et les sépare du reste de la pièce.

Le mur de verre se met également à glisser vers eux les obligeant à rejoindre l’étroit couloir qu’ils ont suivi à l’aller. À nouveau, Tegan se retrouve seule.

« Suivez le couloir », entonne la même voix qui lui avait intimé cet ordre quelques minutes auparavant.

Elle n’a pas le choix, alors elle obéit. Cette fois-ci, il la mène jusqu’à une cabine pourvue d’un fauteuil recouvert de skaï gris, et d’une petite tablette qui sort du mur. Sur cette tablette un bouton. Un seul bouton tout bête, assez gros, rond, de couleur grise également.

« Asseyez-vous », dit la voix.

Là aussi, elle ne peut faire autrement. La porte vient de se refermer derrière elle, et l’endroit est si étroit que la seule solution est de prendre place dans le siège. À peine assise, des bandes métalliques sortent des bras du fauteuil et immobilisent ses poignets, tandis qu’il se passe la même chose avec les pieds et ses chevilles. Enfin, un troisième lien entoure ses épaules et un casque descend du plafond et se pose sur sa tête.

La partie haute du mur perd son opacité et elle aperçoit au travers exactement la même pièce que celle où elle se trouve. Dans le fauteuil, c’est le Maître qui est assis, lui aussi ligoté, et lui aussi coiffé du même casque métallique rond.

La voix du fonctionnaire qui a leur a lu les chefs d’accusation et décidé de la sentence – ou plutôt laissé l’ordinateur calculer leur peine – retentit à nouveau.

« C’est un jour faste pour vous, M. Smith et Mme Jones. Dans ma grande mansuétude, j’ai décidé que l’un de vous deux allait échapper à son sort. Mieux que ça, vous allez définir vous-même lequel vivrait et lequel mourrait.
Vous voyez le bouton face à vous ? Si vous appuyez dessus, le processus qui va tuer votre compagne ou votre compagnon se déclenchera. Qui sera le plus rapide ?
Mais ce serait trop simple, n’est-ce pas ? Pour l’instant, les boutons sont désactivés. Ils s’activeront de manière aléatoire et sans que vous le sachiez. Vous ne saurez jamais, quand vous presserez l’objet, s’il va avoir un effet ou pas.
Deux facteurs vont donc vous départager : votre propre volonté et le hasard. Amusant, non ?
Ah, une dernière chose : il y a un délai. Passé celui-ci, si vous êtes encore vivants, quelle qu’en soit la raison, on en revient à la bonne vieille sentence de base : la mort pour tous les deux. »

Le bracelet qui entoure leur poignet droit disparaît. Le Maître tend le bras et appuie sur le bouton. Au même moment, Tegan hurle :

« Maître, non ! »

Chapitre 5 : L’Administrateur
« Ne voyez-vous pas que c’est ce qu’il veut ? » continue Tegan d’une voix saccadée par la décharge d’adrénaline.

L’appareil ne devait pas être activé, car il ne s’est rien passé. La jeune femme, elle, n’a même pas enlevé sa main du bras du fauteuil. Celle du Maître par contre, est en suspension au dessus de l’interrupteur qui va décider de sa vie ou de sa mort. Il hésite à donner un second coup.

« N’avez-vous donc pas compris ? lui demande-t-elle doucement. Ce type dans la salle du procès ?

– Comment ? Que voulez-vous dire ? » balbutie le Maître.

Ses yeux bleus vont et viennent sans cesse entre le bouton mortel et un point qui se situe an niveau du menton de Tegan. Il n’ose pas la regarder en face. Tiens, il y a un progrès, pense-t-elle. Décider de ma mort commence à le gêner.

« De nous deux, vous êtes pourtant le plus intelligent, et vous n’avez toujours pas saisi ? »

Agacé, il rétorque :

« Saisi quoi, Mme Jones ? »

Elle ne relève pas la pitoyable tentative pour l’énerver à son tour, et termine ses explications :

« L’homme qui a fait notre procès et nous a si magnanimement offert de nous massacrer l’un l’autre, c’est lui, c’est le Doc… enfin le Valeyard.

– Impossible ! Je l’aurais senti. Nous ressentons la présence d’un autre Time Lord.

– En êtes-vous certain ? Est-ce que la paroi transparente qui vous séparait n’aurait pas pu avoir un effet de bouclier ?

– Impossible ! » répète-t-il.

Mais elle le sent beaucoup moins convaincu.

« Admettons que ce soit lui, reprend-elle. Ne voyez-vous pas ce qu’il cherche à faire ? »

Le Maître émet un grognement.

« Vous pousser à une action criminelle pour vous garder du mauvais côté.

– Mais si nous ne décidons pas, nous mourrons tous les deux. Il n’y aura plus personne pour s’opposer à lui, argumente le Maître.

– Il n’y aura de toute façon plus personne d’assez fort. Ne l’avez-vous pas dit vous-même ? Seul, vos chances sont à peu près égales à zéro. Pour ma part, je préfère ma mort plutôt que d’appuyer sur ce bouton pour causer la vôtre. Et pourtant, ajoute-t-elle amèrement, j’ai toutes les raisons de vous en vouloir.

– Pourquoi ? Oh oui, bien sûr. murmure-t-il.

– Vous aviez oublié ? fait-elle sombrement. Le bourreau ne garde pas le souvenir de ses victimes, bien entendu. »

Il lève enfin les yeux.

« Je suis désolé, dit-il.

– L’êtes-vous réellement ?

– C’est ce qu’on dit dans ces cas-là, non ?

– Mais est-ce sincère ?

– Non. La mort de cette femme a laissé peu de traces dans mon esprit.

– Dans le mien oui. Je l’aimais beaucoup. Elle était comme ma grande sœur. Je lui racontais toutes mes petites histoires. Elle me manque encore, même des années après, comme maintenant.

– Maintenant, nous sommes dans une situation critique ! Évoquer les chers disparus ne nous aidera pas. »

Elle remarque qu’il tient toujours sa main au dessus du bouton.

« Allez-vous tenter à nouveau ? demande-t-elle en le désignant du menton. Moi non. »

Elle lève son propre bras et agite les doigts comme lorsqu’on salut quelqu’un de loin. Puis elle le repose.

« Je ne le ferai jamais, affirme-t-elle à nouveau. Alors ? »

Lentement il replie ses phalanges pour former un poing qui menace toujours de s’abattre. Il est tendu vers l’avant, autant que le lui permettent ses liens. En revanche, Tegan est assise avec une apparente décontraction.

« À partir du moment où on accepte l’inévitable, tout devient plus facile, déclare-t-elle. Vous souhaitez me tuer pour survivre encore un peu – encore un peu seulement, souvenez-vous ? Allez-y. Je ne m’y oppose pas. »

Ils se regardent. Elle est souriante, lui nerveux.

« Vous êtes venu me chercher pour avoir de l’aide, reprend-elle. Pour savoir comment devenir "bon", afin que le cosmos retrouve un équilibre. Je pense que ceci fait partie des leçons. »

Lentement, il ramène son poing sur le bras du siège, et s’appuie sur le dossier.

« Bien joué, Mme Jones, énonce la voix, toujours aussi monocorde, de leur tortionnaire. À vrai dire, vous tuer maintenant ne serait pas très amusant. Vous ne verriez pas la suite. Et ça risque d’être intéressant. Cependant, là, pour l’instant, j’ai affaire ailleurs. Alors vous m’excuserez, mais je dois vous laisser un moment.

– Qui êtes-vous, intervient le Maître. Qui es-tu ? Lui, le Docteur, le Valeyard ?

– Ta petite amie a deviné. C’est tout à fait charmant que tu sois allé chercher une de mes anciennes compagnes. Mais si tu espérais qu’elle puisse me reconvertir, tu en es pour tes frais.
Ces noms ne sont plus d’actualité, ajoute-t-il. Le Valeyard, c’était pour impressionner, à une époque où je pensais encore que c’était le meilleur moyen pour réussir. Non, appelez-moi l’Administrateur, maintenant. Et mes administrés m’attendent sur plus d’un milliard de mondes. Tant de choses à faire et si peu de temps.

– Attendez ! s’exclame Tegan. Comment avez-vous pu changer autant, Docteur ? Vous dont le seul but était de visiter les merveilles de l’univers ? Vous n’aimez plus ça ?

– C’est bien plus amusant d’enfermer les gens dans des procédures administratives inextricables. De les voir se battre, se débattre et ne jamais perdre espoir, alors qu’ils n’ont aucune chance. »

Dans le haut-parleur, ils entendent un tintement. Comme celui d’une pièce de monnaie qu’on ferait tomber sur le sol.

« Pile, tu perds. Face, je gagne, émet la voix, toujours aussi monotone.

– Si cela vous amuse tellement, pourquoi est-ce que je ne sens aucune joie ? lance Tegan.

– Comment souhaiterais-tu que je la manifeste ? répond froidement l’Administrateur. Par un rire maléfique ? L’attribut traditionnel des méchants de pacotille ? J’en ai usé à une certaine époque. Plus maintenant. C’est tellement démodé ! »

Un déclic leur apprend que le son est coupé.

Puis ils sont libérés, et les fauteuils s’effacent dans le sol, tandis que le mur entre eux reprend son opacité. La porte donnant sur le corridor s’ouvre.

Tegan sort de la pièce. Elle ne sait pas ce qu’elle doit faire. Il y a juste ce couloir qui part tout droit. Comme il est d’une couleur parfaitement neutre, il est difficile de voir exactement sa longueur. Elle suppose qu’elle va certainement regagner son étroite cellule.
Elle commence donc à marcher, bien qu’elle n’y ait pas été invitée. Au bout d’une centaine de pas environ, le couloir est coupé par un autre, perpendiculaire. Trois directions s’offrent à elle, désormais : tout droit, à gauche ou à droite.

« Tegan. »

Elle tourne vivement la tête. Le Maître arrive par le couloir de droite. Elle a l’impulsion de se précipiter dans ses bras comme on le ferait d’une personne très aimée qu’on n’a pas vu depuis longtemps, mais elle arrive à la refouler.

Ma pauvre fille, songe-t-elle. Voilà à quoi t’a réduite la solitude ! À des envies d’étreindre le Maître !

Il s’arrête à côté d’elle.

« J’ai déjà tourné dans deux ou trois directions différentes, explique-t-il, et ceci m’a tout l’air d’être un labyrinthe.

– Il s’amuse avec nous ? questionne-t-elle.

– Probablement.

– Alors, que faisons-nous ?

– Nous n’avons pas tellement le choix. Marchons, mais restons ensemble. »

**********

C’est bel et bien un labyrinthe. Les couloirs se croisent à angle droit, mais de façon irrégulière et aléatoire. Le Maître arrive à mémoriser les chemins, à établir un plan, mais lorsqu’ils tentent de revenir sur leurs pas, ceux-ci ont changé.

De façon totalement aléatoire également, au détour d’un croisement, ils trouvent une carafe d’eau ou une assiette de nourriture.
La première fois que c’était arrivé, le Maître avait failli boire entièrement le contenu du broc, avant de réaliser que Tegan devait aussi avoir soif.

« Désolé », avait-il émis, avant de lui tendre les dernières gorgées qui restaient au fond.

Le mot avait sonné juste cette fois-là.

Par la suite, il avait toujours scrupuleusement réparti entre eux les maigres ressources qui leur permettaient tout juste de ne pas mourir de faim.

Il leur arrive de passer l’équivalent de deux jours terrestre sans rien trouver. Puis dans la même journée, une dizaine de repas et de bouteilles d’eau apparaissent. C’est toujours trop ou pas assez.

Même si Tegan préfère la présence du Maître à la solitude qu’elle a connue auparavant, sa compagnie n’est pas toujours agréable. Il leur arrive assez souvent d’échanger des paroles acides et elle a eu plusieurs fois l’envie de le planter là et de cheminer de son côté.
C’était même arrivé, mais au bout de peu de temps, elle avait regretté de s’être séparée de lui. Heureusement, ils s’étaient retrouvés au hasard de leurs déambulations et là aussi, elle avait dû résister à l’élan de se jeter dans ses bras.

De temps en temps, de plus en plus souvent, il s’arrête soudain et lui demande :

« Vous avez senti ?

– Non, rien.

– Une vibration. Un tremblement de terre. La planète va mal. L’entropie gagne l’univers de plus en plus vite.

– Je n’ai rien senti.

– Moi oui. »

Elle commence à se demander s’il n’est pas en train de devenir fou, lorsque le sol se met à danser. C’est très bref, mais suffisant pour lui faire perdre l’équilibre.

« J’ai bien senti cette fois-ci ! grommelle-t-elle en se remettant debout.

– Force trois sur l’échelle de Rassilon, précise-t-il. Les précédents n’étaient que de force un.

– Combien y a-t-il de degrés sur cette échelle ? demande-t-elle.

– Douze. Enfin, à douze, c’est carrément l’explosion du monde. Je ne crois pas qu’aucun instrument ait déjà mesuré une telle amplitude.

– Probablement parce que l’instrument et la personne qui l’a constaté ont disparus dans l’explosion de leur planète, ironise Tegan.

– Certainement, répond-il avant de réaliser que c’est une plaisanterie. Oh, très drôle, grogne-t-il. Vous avez vraiment le cœur à rire ?

– Pas du tout ! rétorque-t-elle. C’est juste une façon de ne pas sombrer complètement. Cela fait combien de temps que nous marchons ainsi sans but ? Et pourquoi marchons-nous d’abord ? Nous savons très bien que nous n’arriverons nulle part. Que nous tournons en rond dans ce labyrinthe qui se modifie sans arrêt. Pourquoi ne pas rester assis, dans ce cas ? »

Elle se laisse glisser à terre, le dos appuyé contre une des parois et enfouissant la tête dans ses bras, elle éclate en sanglots. Au bout de quelques minutes, elle sent qu’il s’assoit à côté d’elle.

Tegan est tellement épuisée, sans espoir, qu’elle serait capable de chercher du réconfort auprès de n’importe qui. Et la seule personne disponible, à ce moment-là, c’est le Maître. Elle appuie sa tête contre lui. À sa grande surprise, il lui caresse la joue.

« Je commence à prendre le coup, non ? demande-t-il.

– Que voulez-vous dire ? murmure-t-elle, se sentant à peine la force de faire preuve de curiosité.

– Les gestes qui montrent qu’on a de la compassion pour quelqu’un. C’était bien ce qu’il fallait faire, n’est-ce pas ? »

Tegan ne sait plus ce qu’elle ressent devant ce mélange de cynisme et de naïveté. Qu’est-ce qui est le pire ? Qu’il mime des sentiments qu’il n’éprouve pas ou qu’il souhaite bien les accomplir ? Son désir être un bon élève ou que, malgré cela, son attitude soit quand même réconfortante ?

Peu m’importe que ce ne soit pas sincère ! pense-t-elle. Actuellement, je me satisferais même d’une bonne imitation.

« Mettez votre bras autour de mes épaules, répond-elle. Et serrez-moi contre vous. Ce sera parfait. »

Si on m’avait dit à une certaine époque que j’éprouverais du plaisir à me retrouver dans les bras du Maître, songe Tegan, j’aurais ri ou traité la personne de folle.

« Dites-moi, reprend-elle, sa tête appuyée contre celle de son compagnon de captivité, pouvez-vous m’en dire plus sur ce Valeyard ? Je n’ai pas vraiment compris comment il pouvait être le Docteur. Je sais que vous changez un peu de personnalité en vous régénérant, j’ai pu le constater moi-même, mais là, c’est l’exact opposé de l’homme que j’ai fréquenté. »

Le Maître ne répond pas tout de suite et Tegan pense qu’il va juste lui offrir une réplique méprisante sur l’impossibilité de comprendre quelque chose d’aussi complexe pour une humaine.

« Je l’ai déjà rencontré, commence-t-il enfin. Je veux dire sous sa forme de Valeyard. Il semble qu’il ait réussi à changer cette forme, puisque je ne l’ai pas reconnu. Par contre, je ne peux pas dire comment il s’y est pris.

– Que s’est-il passé pour qu’il change autant ? l’interrompt Tegan. Vous avez dit "au cours de sa dernière régénération".

– Je reviens sur cette histoire de yin et de yang, poursuit-il, car elle peut à nouveau très bien illustrer ce qui s’est passé. Nous sommes d’accord que, dans l’ensemble, le Docteur peut représenter le yang, c'est-à-dire la force bénéfique, positive, bonne. Cependant, dans son caractère, il y a aussi des parcelles de yin, des côtés obscurs, sombres, mauvais.

– J’ai remarqué, soupire Tegan.

– Moi aussi, grogne le Maître, et plus souvent qu’à mon tour.

– Oh ! murmure-t-elle surprise. Vous avez eu à en souffrir ?

– Je préfère ne pas en parlez, coupe-t-il.

– D’accord, continuez.

– À sa douzième régénération, tous les côtés négatifs de son caractère se sont amalgamés et ont surpassés les côtés positifs. Le résultat a été un Docteur qui a basculé du côté du mal. Il a d’abord tenté de se supprimer lui-même alors qu’il était dans sa sixième vie. [voir The Trial of a Time Lord]

– Mais comment est-ce possible ? interroge-t-elle. S’il se supprimait, il disparaissait aussi.

– Oui et non. Il disparaissait en tant que Docteur, mais il récupérait les régénérations suivantes en tant que Valeyard. Actuellement, n’ayant pas réussi, il n’a plus qu’une vie. Une fois celle-ci terminée, l’individu, quel que soit le nom qu’on lui donne, finit par mourir, définitivement cette fois-ci.

– C’est pour ça que vous-même avez "récupéré", comme vous dites, le corps de Tremas, le père de Nyssa, remarque Tegan. Parce que vous étiez arrivé à la fin de vos vies. »

Un silence gêné s’installe et la jeune femme regrette ce qu’elle vient de dire.

« Pardon, murmure-t-elle. Je n’aurais pas dû vous rappeler ce que vous avez fait de mal, alors que vous tentez de changer.

– Mais oui ! s’exclame-t-il. Ça doit être ainsi qu’il s’y est pris, lui aussi !

– Vous voulez dire qu’il a pris le corps de quelqu’un d’autre ?

– Tout à fait ! C’est pour ça que je n’ai pas senti sa présence et que je ne l’ai pas reconnu ! Je ne sais comment il a acquis ce pouvoir, mais ça ne peut être que ça. »

À cet instant, le sol se soulève. Le séisme s’est déclenché brutalement, sans avertissement, les faisant basculer dans un monde de chaos.

Chapitre 6 : Krakatoa


Chapitre 7 : Renouveau


Chapitre 8 : Choix


Épilogue


Partie Deux

Chapitre 1 : Liz


Chapitre 2 : Victor


Chapitre 3 : ...est un loup pour l'Homme


Chapitre 4 : Sang


Chapitre 5 : Grouillement


Chapitre 6 : Menteur !


Partie Trois : Yin et Yang

Chapitre 1 : Retour au quotidien


Chapitre 2 : Basculement


Chapitre 3 : Conscience
Modifié en dernier par Umanimo le 19 Nov 2013, 01:10, modifié 24 fois.
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Re: L'Administrateur

Messagepar Archivist » 09 Oct 2013, 10:09

Sympa ce retour de Tegan (ça me rappelle un audio avec Five).

L'allusion au Docteur qui part en sucette me fait penser à Ten en mode Time Lord Victorious.
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Re: L'Administrateur

Messagepar Umanimo » 09 Oct 2013, 10:50

Archivist a écrit :L'allusion au Docteur qui part en sucette me fait penser à Ten en mode Time Lord Victorious.


Ça va être bien pire. ;)

Chapitre 2.
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Re: L'Administrateur [chapitre 2]

Messagepar Archivist » 09 Oct 2013, 13:48

Huuu Tegan avec le Master. Y'a un petit frisson là ^^ <3
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Re: L'Administrateur [chapitre 2]

Messagepar Umanimo » 10 Oct 2013, 11:44

Archivist a écrit :Huuu Tegan avec le Master. Y'a un petit frisson là ^^ <3


Héhé ! Frisson de quoi ? Image

Chapitre 3.
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Re: L'Administrateur [chapitre 4]

Messagepar Umanimo » 11 Oct 2013, 11:53

Chapitre 4.
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Re: L'Administrateur [chapitre 5]

Messagepar Umanimo » 12 Oct 2013, 09:39

Chapitre 5.
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Re: L'Administrateur [chapitre 5]

Messagepar Archivist » 12 Oct 2013, 11:08

Aaah l'ambiance 1984 avec une pointe de Happiness Patrol :)

Tu as eu des déboires avec l'administration récemment ? ^^

Petite référence à l'audio Master dans le dernier chapitre, le Maitre devenu "gentil" ?

Je te vois venir avec le ship Tegan/Master, vilaine :P
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Re: L'Administrateur [chapitre 5]

Messagepar Umanimo » 13 Oct 2013, 10:19

Chapitre 6 : Krakatoa
Les secousses sont si violentes que leur petit monde angoissant et ordonné de couloirs rectilignes explose. Les murs s’affaissent autour d’eux. Ils ne semblent pas faits dans un matériau capable de casser nettement et de s’écrouler.

Ils fuient comme ils le peuvent pour ne pas être engloutis. Rapidement, le Maître distance Tegan. Il est plus fort et plus agile. Il grimpe en quelques bonds par-dessus les amas qui leur barrent le passage, ou se glisse avec aisance dans les goulets formés par les parois qui s’avachissent.

Elle l’appelle pour lui demander de l’attendre, mais, fidèle à lui-même, il cherche à sauver sa peau avant tout. Bientôt, elle se retrouve à nouveau seule, à tenter de se sortir de cet inextricable chaos.

Il y a une accalmie.

« Maître, où êtes-vous ? hurle Tegan. Venez m’aider s’il vous plaît ! »

Aucune réponse ne lui parvient. Elle est en bas d’une cavité. Autour d’elle, ce qui fut leur monde clos pendant "Un mois, six jours et quinze heures, lui avait dit le Maître la veille. En comptant dans vos mesures terrestres. – Comment pouvez-vous être si précis ? avait-elle rétorqué. – Je suis un Time Lord, je ressens le passage du temps", lui avait-il répondu d’un ton méprisant, en haussant les épaules.

Au dessus de sa tête, elle voit enfin le ciel, mais gris, plombé. Elle sent du vent souffler, assez fort même. Elle commence à tenter de grimper, mais elle n’est pas très habile et sa progression est lente. De plus, ses pieds nus s’écorchent aux arrêtes vives là où le matériau, plié à l’extrême, a fini par céder.

« Eh bien, vous venez ? » l’interpelle le Maître.

Il la regarde d’en haut.

« Il faut gagner un endroit dégagé, ajoute-t-il. La prochaine fois, tout ça va s’aplatir comme une crêpe, et il ne fera pas bon être en dessous. »

Elle ouvre la bouche pour protester qu’elle irait plus vite s’il lui donnait un coup de main, mais elle n’en a pas le temps.

Le tas de déchets sur lequel elle est en train de grimper bascule, tandis qu’un nouveau tremblement de terre secoue les environs.

**********

Tegan pousse un hurlement de douleur. Ce sont d’ailleurs ses propres cris qui la tirent de l’inconscience. Elle a mal partout, mais le bas de son corps est l’objet des plus grandes souffrances. Parvenant difficilement à se redresser sur un coude, elle constate que ses jambes sont prises dans les décombres.

Le Maître est accroupi près d’elle.

« J’ai essayé de vous dégager, mais je n’ai réussi qu’à vous faire crier, explique-t-il.

– D’accord, c’est à vous que je dois cette belle douleur ! » réplique-t-elle aigrement.

Sans répondre directement, il ajoute :

« Si vous essayiez de reculer pendant que je soulève ?

– Je ne sais pas si je vais en avoir la force, murmure la jeune femme.

– Nous ne pouvons pas rester ici. À la prochaine, nous allons être ensevelis. Faites un effort ! »

Elle sent qu’il s’impatiente. Il jette des regards inquiets aux masses en équilibre au dessus d’eux.

« Allez-y », soupire-t-elle.

Appuyée sur ses coudes, elle met ses membres inférieurs à la torture, pendant qu’il se glisse sous ce qui ressemble à une poutrelle et la pousse des épaules. Leurs efforts sont vains. Le seul résultat, c’est que Tegan a encore plus mal, et que des larmes coulent sur ses joues.

« C’est trop lourd, grogne-t-il finalement en s’arrêtant et en revenant s’asseoir auprès d’elle.

– Partez, souffle-t-elle, les traits tirés par la souffrance. Laissez-moi là et allez-vous-en.

– Si je fais ça, ce n’est pas un acte très positif, non ? demande-t-il. Ce n’est pas ce que ferait quelqu’un de bon, n’est-ce pas ? »

Elle essuie les larmes et ce qui coule de son nez avec sa manche et soupire :

« Non. Ce serait logique, puisque je ne peux pas vous suivre et que vous ne pouvez pas m’en sortir, mais ce ne serait pas un acte de bonté. »

Il hésite. Le bruit d’un éboulement retentit à peu de distance. Il se dresse et elle le sent tiraillé entre son instinct qui lui dicte de fuir ce lieu dangereux, et sa volonté de devenir quelqu’un de bien pour rétablir l’équilibre du cosmos. La deuxième option ayant le même but que la première, d’ailleurs : sa survie.

Finalement, il s’accroupit à nouveau. Sans grand enthousiasme, de toute évidence.

« Que dois-je faire pour vous réconforter, cette fois-ci ? » interroge-t-il.

Malgré sa situation désespérée et la douleur à peine supportable, Tegan ne peut s’empêcher de sourire.

Il essaye vraiment très fort, songe-t-elle. Ce serait presque touchant, si je ne savais pas que son but ultime reste parfaitement égoïste.

« Vous ne pouvez pas faire grand-chose, je le crains, lui répond-elle. Sauf si vous avez une seringue de morphine sur vous. »

Elle s’est rallongée et pose ses deux bras repliés sur ses yeux pour éviter l’éblouissement du ciel livide. Au bout d’un moment, elle perçoit que le Maître s’agite autour d’elle. Finalement, il soulève son torse avec précaution et enlève les pierres sur lesquelles elle était couchée et qui lui rentraient dans le dos. Puis elle sent qu’il glisse quelque chose de plus moelleux sous sa tête.

Elle le regarde. Il a enlevé sa tunique et l’a pliée pour en faire un coussin.

« Merci », souffle-elle, reconnaissante.

Puis elle ajoute :

« Vous voyez, ça vient. »

Il hoche la tête sans répondre.

**********

La nuit est tombée. Ils sont toujours là. Il n’a pas réessayé de la dégager, car l’amas sous lequel elle est coincée est d’une grande instabilité. Une légère secousse, au crépuscule, a décroché plusieurs éléments qui le retenait un peu et on a l’impression qu’un soupir suffirait à le renverser sur eux.

Tegan passe par des phases de semi conscience où elle rêve qu’elle est chez elle à Perth en train de parler avec Brian, et d’autres où elle est complètement réveillée et souffre horriblement.

C’est au cours d’un de ces moments de lucidité qu’elle perçoit quelque chose d’inhabituel. Le Maître semble l’avoir remarqué aussi, car il chuchote :

« Vous entendez ? »

Un frissonnement furtif et un glouglou inquiétant.

« De l’eau ! » s’exclame-t-il.

Au même instant, elle ressent de l’humidité sous ses fesses. En quelques secondes, le flot monte suffisamment pour la recouvrir déjà presque entièrement. Le Maître récupère sa tunique sous sa tête et l’enfile. Elle pense qu’il va l’abandonner, maintenant. Là aussi, c’est logique : il n’y a vraiment plus rien à faire.

Mais il reste, et la tient assise pour que sa tête soit hors de portée de noyade… pour l’instant. Car l’eau monte toujours plus vite. Un vent de tempête se lève aussi, produisant un tel raffut qu’il devient difficile de s’entendre.

« Allez-y ! Partez ! lui crie-t-elle. Ça ne sert à rien de se noyer tous les deux. »

A-t-il compris ou pas ? En tout cas, il ne la lâche pas. Le liquide arrive à la bouche de la jeune femme. Instinctivement, elle l’entoure de ses bras, elle aussi, s’accrochant à lui désespérément.

Une immense vague submerge le lieu où ils se trouvent. Elle les engloutit, mais elle soulève aussi tous les objets environnants. Tegan sent qu’elle est libérée. Elle n’a guère le temps d’éprouver du soulagement de ne plus être coincée, elle perd rapidement connaissance.

**********

À nouveau, c’est la douleur qui la réveille. Il fait toujours nuit et le bruit de tempête n’a pas cessé. Cependant, il est différent. À celui du vent, se mêle un son rythmé qu’elle identifie bientôt comme celui de grosses vagues s’écrasant sur une plage.

Il n’y a pas de lune et il fait trop sombre pour voir quoi que ce soit. Le ciel est à peine d’un ton plus clair que le reste du paysage. Elle arrive péniblement à se redresser et tente de percevoir ce qui se trouve autour d’elle. Sous ses doigts, un sable grossier mêlé de divers objets : petits cailloux, brindilles, coquilles d’animaux marins aussi probablement. Elle n’est pas sur Terre, la faune et la flore doivent être différentes de ce qu’elle connaît.

« Maître ? » appelle-t-elle.

Elle éprouve un immense soulagement, lorsqu’elle entend, tout à côté d’elle :

« Je suis là. »

Il pose la main sur son épaule. Elle la saisit dans la sienne et la serre fortement.

« Dieu merci », soupire-t-elle.

Puis elle questionne :

« Que s’est-il passé ? Où sommes-nous ?

– L’eau nous a emmenés jusqu’ici. J’ai eu du mal à nous maintenir à la surface.

– Vous ne m’avez pas laissée tomber, remarque-t-elle.

– Non », grogne-t-il.

Il continue, changeant de sujet :

« Vous avez une jambe cassée. J’ai regardé pendant que vous étiez inconsciente. Ça va être simple pour se déplacer ! ajoute-t-il, mécontent. Je vais devoir vous porter.

– Si vous m’aviez donné un coup de main, dans les gravas, au lieu vous enfuir sans m’attendre, je ne me serais pas cassé la jambe ! s’insurge Tegan.

– Si vous étiez capable de vous occuper de vous-même ! Ah, les Humains ! râle-t-il.

– Qui est venu me chercher ? siffle-t-elle. Vous aussi, vous avez parfois besoin de quelqu’un dans un domaine où vous n’excellez pas ! »

La réplique cinglante qu’elle attendait ne vient pas. En revanche, il resserre sa main sur son épaule et murmure :

« Excusez-moi. J’apprends. Et il semble que je ne sois pas très doué.

– Vous ne vous débrouillez pas si mal, murmure-t-elle. C’est difficile d’aller contre sa nature. Tiens, ajoute-t-elle, le jour se lève. Nous allons y voir un peu plus clair sur notre situation. »

Un très pale soleil pointe dans un ciel toujours aussi bouché. Le vent souffle très fort et la mer qui leur fait face est déchaînée. Ils sont assez loin du rivage, aussi les vagues ne les atteignent pas. La côte est faite d’une longue plage adossée à une falaise de rocs noirs qui monte haut derrière eux. Vers leur droite elle dégringole en pente raide vers l’océan, mais sur leur gauche, elle remonte ensuite pour former une pointe solitaire que l’eau assiège.

Tegan constate que la jambe de son pantalon a été relevée et que la blessure est donc visible. Ce n’est pas agréable à contempler. Vers le milieu du tibia, une boursouflure violette montre la localisation de la cassure.

« J’ai profité de ce que vous ne sentiez rien pour remettre l’os en place, mais il faut l’immobiliser. Je vais voir ce que je peux faire avec les matériaux que je vais trouver ici. »

Elle le voit s’éloigner le long de la rive avec un pincement au cœur. Elle aurait envie de lui crier "Non, restez avec moi !", mais elle se sent ridicule d’être aussi faible et surtout dépendante de quelqu’un.

Il met un temps infini à la rejoindre à nouveau. Il vient enfin poser à côté d’elle des morceaux de bois flotté qu’il a ramassé, ainsi qu’un tas de fibres qui ressemble à de la bourre de noix de coco. Il choisit deux branches dont la taille et la rectitude lui semble convenir. Avec un caillou tranchant, il en fait sauter toutes les aspérités, les lisse du mieux qu’il peut.

Puis il enlève sa tunique une fois de plus et commence à en découdre les manches soigneusement. Ceci fait, il déchire dedans des bandes de tissus. Tegan le regarde s’activer avec admiration.

C’est peut-être un mauvais homme au départ, pense-t-elle, mais quand il entreprend quelque chose, il le fait bien.

Il enveloppe d’abord la jambe de Tegan dans les fibres qui se révèlent plus douces et moelleuses qu’elles n’en ont l’air. Puis il entoure l’os cassé avec les deux bouts de bois. Il l’avertit, les bandes de tissu dans les mains :

« Attention, ça risque de faire mal !

– J’ai déjà mal, répond-elle.

– Encore plus mal. Je vais devoir serrer.

– Je sais. Allez-y. Attendez ! Je m’allonge. Comme ça si je m’évanouis, je serais déjà par terre. »

Elle ferme les yeux et mord ses poings tandis qu’il termine son pansement.

Depuis qu’ils sont là, ils ont ressenti de nombreuses secousses. Pas très fortes, mais souvent assez rapprochées, au milieu de quelques minutes d’accalmie.

Après les soins, elle reste étendue, ce qui lui permet de percevoir le grondement dans sa tête avant même qu’il soit audible.

« Maître, commence-t-elle, j’entends…

– Le volcan entre en éruption ! l’interrompt-il.

– Quel volcan ? s’étonne-t-elle.

– Ce qui est derrière vous, idiote ! hurle-t-il. Qu’est-ce que vous croyez que c’est ? »

Il est debout devant elle, ses yeux agrandis d’effroi contemplant la falaise qui est en réalité le flanc d’une montagne sur le point d’exploser. Le grondement et la vibration de l’éruption grandissent. Un Bang ! retentissant, et des dizaines de cailloux brûlants retombent sur eux.

Se protégeant le visage, elle le voit reculer, les bras sur la tête. Une vague de chaleur les atteint.

« La lave ! » vocifère-t-il.

Il recule toujours, vers la mer, la laissant là, à la merci des coulées de lave. Mais, avec un effort visible, il fonce à nouveau en avant, la rejoint en quelques enjambées. Il la soulève sans ménagements et la jette sur son épaule. Elle s’agrippe à son vêtement, tandis qu’il court pour échapper à l’avancée de la roche en fusion.

Rapidement, ils sont coincés entre le déferlement des énormes rouleaux venant de l’océan et l’écoulement volcanique. Entre ces deux maux, le moindre est de choisir la mer.

Le Maître lutte contre le flux géant. Tegan essaye de se faire aussi petite et légère qu’elle peut pour lui faciliter la tâche. Entre deux lames, il parvient à lui crier :

« Accrochez-vous à moi, j’ai besoin de mes deux bras pour nager. Je vais essayer d’accoster sur la pointe et d’y grimper, c’est notre seule chance. »

Chapitre 7 : Renouveau
Ils atteignent enfin le haut de la pointe. Tegan ne pensait pas quiconque capable de nager ainsi en luttant contre le flot, d’atterrir sur une surface battue par les vagues sans se faire déchiqueter et ensuite de grimper sur plusieurs dizaines de mètres, avec un poids mort accroché au cou. Mais il l’a fait. Son instinct de survie est d’une force incroyable.

L’endroit où ils arrivent est une ancienne cheminée secondaire du volcan. À son sommet, une dépression d’une demi-douzaine de mètres de diamètre. S’il y a eu autrefois une végétation, il n’en reste plus rien. C’est de la rocaille nue comme tout le reste de l’île. Ils ont cependant une bonne surprise. Ils découvrent une mare d’eau douce. Sale, recouverte de cendres, sentant un peu le souffre, mais buvable quand même. Ils étanchent leur soif.

Puis le Maître trouve un creux de rocher où ils sont à peu près à l’abri des projections. Il s’assoit, le dos contre l’inconfortable paroi et place Tegan entre ses jambes, appuyée contre son torse. Il l’entoure de ses bras. Elle se laisse aller contre lui. La douleur physique est toujours très intense, surtout après avoir été ainsi trimballée. Mais elle sent bizarrement bien. Capable même de s’endormir dans cette position, malgré l’angoisse de leur situation.

Elle se réveille, après avoir somnolé quelques minutes. Suffisamment pour récupérer un peu de forces et surtout de lucidité. Et ce que lui dit son esprit, qui peut réfléchir à nouveau, ne lui plaît guère : ils sont dans un joli bourbier et les possibilités d’en sortir lui paraissent bien maigres.

« Qu’allons-nous devenir ? » murmure-t-elle.

Elle aurait envie de paroles réconfortantes, mais il ne répond pas. Ses bras sont retombés des épaules de Tegan et ses mains gisent de chaque côté de ses cuisses. Il dort aussi. Après tout, il vient de fournir un effort intense.

Elle glisse ses doigts dans les siens. Il grommelle, bouge un peu, puis s’immobilise à nouveau.

Le jour les éclaire à peine. Entre la tempête qui sévit en mer, le ciel couvert de nuages et la fumée venant du volcan, le soleil n’est qu’une lanterne sourde qui fait plus d’ombre que de lumière. Cependant, une de ces ombres en face d’eux lui paraît plus sombre que le reste. Elle a vaguement la forme d’un croissant aplati et Tegan pense que c’est un trou. Une grotte peut-être, où ils seraient plus à l’abri que là, où ils reçoivent encore des jets de petits cailloux brûlants.

Soudain, un Pshhhh ! crépite, venant d’en bas. Elle comprend immédiatement ce qui se passe, quand une colonne de vapeur s’élève dans le ciel. La lave vient de rencontrer la mer autour de la pointe. S’ils ne se mettent pas rapidement à couvert, ils vont être cuits comme dans une cocotte minute.

« Maître ! » crie-t-elle en lui secouant les mains.

Il se réveille et saisit immédiatement le danger.

« Là-bas ! »

Elle lui montre l’ombre plus foncée. Il se redresse et la soulève d’un même mouvement. Les quelques enjambées nécessaires pour parvenir de l’autre côté du creux suffisent pour les mettre en contact avec la vapeur. Tegan gémit lorsqu’elle sent la peau de ses mains et de son visage léchée par le nuage surchauffé.

C’est bien un trou qui semble s’enfoncer dans le sol, mais il est minuscule. La mince silhouette de Tegan s’y glisse à peine. Le Maître la pousse dedans. Son torse à lui ne passe pas. Elle le tient pas les mains et à l’aide de sa seule jambe valide essaye de le tirer à l’intérieur.

« Expirez à fond, lui dit-elle.

– Lâchez mes mains, répond-il. J’y arriverai mieux seul. »

Elle recule pour lui laisser la place, et assiste à ses efforts pour se couler dans la fissure trop étroite.

La terre tremble à nouveau. Horrifiée, elle voit le plafond de la grotte s’affaisser et elle entend le Maître hurler, la poitrine écrasée par la roche. Mais, presque aussitôt, le trou s’agrandit à nouveau. On dirait une bouche géante qui s’ouvrirait après s’être refermée. Elle rampe vers lui et l’attrapant par les bras, le tire lentement à couvert. Doucement, centimètres par centimètres, à l’aide de sa jambe droite, tandis que la gauche, dont elle ne sent même plus la douleur, heurte toutes les aspérités du chemin, elle pénètre dans le boyau en traînant le Maître derrière elle.

Comme elle ne ressent plus rien avec sa jambe morte, elle ne se rend compte que trop tard qu’un vide se creuse dans le tunnel et bascule dedans. Elle n’a pas le réflexe de lâcher les doigts du Maître et ils tombent tous les deux.

Leur chute n’est pas très longue. Suffisante cependant pour que le heurt de son pied blessé sur le sol, arrache Tegan à la réalité pour l’envoyer dans le doux pays de l’insensibilité.

**********

« Hauts les cœurs, Tegan ! »
Le Docteur est là, devant elle. Ce n’est plus le petit bonhomme chafouin et malfaisant qui se fait appeler l’Administrateur, mais bien le Docteur, son Docteur. Sa chevelure blonde est éclairée par un astre resplendissant. Il lui sourit et lui tend la main.
« Où allons-nous ? demande-t-elle, pleine de joie et de confiance.
– Voir les merveilles de l’univers. Il y en a tant que je voudrais te montrer. Et regarde, j’ai remplacé le TARDIS par un nuage. C’est bien plus amusant de voyager sur un nuage, non ?
– Un nuage, ce n’est que de la vapeur d’eau, remarque Tegan. Comment pouvons-nous tenir dessus ?
– Ô femme de peu de foi ! gronde-t-il soudain. Ton cœur est sec et froid, sans imagination. Tu nous mets en danger. Descends de mon engin, tu vas le faire tomber ! »
Il se précipite vers elle et la pousse dans le vide.
« Docteur ! » hurle-t-elle.


**********

« Le Docteur n’existe plus, vous le savez bien. Inutile de l’appeler à l’aide, il ne viendra pas vous sauver. »

Elle est allongée dans une caverne de forme grossièrement semi sphérique. Une ouverture donne sur l’extérieur et l’éclaire de cette lueur pâle et fantomatique qui sévit depuis que le jour s’est levé.

Elle tourne la tête. Le Maître est agenouillé à côté d’elle. Il est dans un état pitoyable. Sa peau est brûlée à de nombreux endroits à cause de la vapeur. Il respire difficilement et elle se rappelle de la pierre qui l’a écrasé.

« Vous devez avoir des côtes cassées, lui dit-elle.

– Sans doute, grommelle-t-il. Quand on se fait mâcher par un morceau de rocher glouton, ce sont des choses qui arrivent.

– Qu’est-ce que vous faites ? »

Elle veut se redresser, mais il l’en empêche et l’avertit :

« Il vaut mieux que vous ne voyez pas ça. »

Elle se souvient tout à coup de sa jambe. Comment se fait-il qu’elle ne ressente plus aucune douleur ? En fait, c’est comme si elle n’avait même plus de membre inférieur gauche.

« Pourquoi… commence-t-elle.

– Chut ! lui intime-t-il. Il faut que je me concentre. »

Tegan se tait. Elle l’entend haleter. Puis elle le voit se pencher, et son regard fixer un point vers le sol à l’endroit approximatif où devrait être sa jambe gauche.

Un trait de lumière doré fuse vers le plafond. Il s’éteint aussitôt.

Le Maître redresse la tête, respirant toujours lentement, difficilement. Puis il se remet en position. Tegan aimerait bien savoir ce qui se passe, mais elle n’ose plus intervenir.

À nouveau la lumière dorée, mais elle ne jaillit pas vers le haut cette fois-ci. Elle forme une volute qui tourbillonne un instant, puis redescend. Elle ne la voit plus directement, mais seulement sous forme d’un halo vibrant qui grossit et diminue comme un cœur qui battrait.
Un étrange picotement envahit son bassin, puis il se concentre vers son aine gauche. Bientôt le chatouillis gagne sa cuisse, son genou, son mollet, son pied.

Le Maître lâche un soupir. Il se rassoit sur ses talons.

« Vous pouvez regarder, maintenant », murmure-t-il.

Il lui tend même la main pour l’aider à s’asseoir. Elle contemple ses deux jambes. La droite est toujours gainée de cet informe pantalon gris qu’on lui a donné à la prison, mais la gauche est dénudée. On a déchiré le tissu jusqu’en haut. Et elle est parfaitement saine, sans aucune blessure. Plus de cassure, ni de vilaine enflure violette. Plus curieux encore, elle brille de la même lueur dorée qu’elle a vue à l’instant.

« Je crois… que j’ai un peu forcé la dose », balbutie le Maître.

Il s’allonge, le visage blême.

Tegan se sent curieusement en forme. Comment si elle venait de prendre un mois de vacances et non comme si elle avait traversé d’innombrables épreuves, plus dures les unes que les autres.

« Qu’est-ce qui m’arrive ? » s’étonne-t-elle.

Ce n’est plus seulement sa jambe qui brille, maintenant, mais toute sa peau. Elle lève les doigts à la hauteur de ses yeux et regarde les arabesques éclatantes qu’elle produit lorsqu’elle les remue.

« Maître, qu’est-ce que… »

Il est livide, d’un blanc de craie. Il respire par à coups. Il remue les lèvres, mais elle n’entend pas ce qu’il dit tant sa voix est faible avec le vacarme extérieur qui continue.

Elle approche son oreille de sa bouche et demande :

« Qu’est-ce que vous m’avez fait ? »

Dans un souffle à peine audible, elle perçoit :

« Régénération… soignée avec… mal dosé… trop… »

Sa voix s’éteint.

« Vous m’avez soigné avec vos régénérations ? C’est ça ? J’ai vu le Docteur se régénérer, mais je ne savais pas qu’on pouvait soigner avec. »

Il ne répond pas. Tegan veut soulever la tunique pour voir les dégâts que le rocher a fait à ses côtes, mais à peine l’a-t-elle touché que la lumière sort de ses doigts et se répand sur le corps étendu. Il prend une inspiration et gémit.

Et si je pouvais le faire moi aussi ? songe-t-elle en contemplant les spirales qu’elle forme avec ses mains.

Elle ne sait pas comment s’y prendre, et il est trop mal en point pour lui expliquer, mais pourquoi ne pas le tenter ?

Il faut juste que j’imagine un corps en bon état, en parfaite santé, pense-t-elle. Bon sang, pourvu que je ne me trompe pas quelque part ! Les physiologies des Time Lords et des Humains sont assez différentes à ce que j’ai cru comprendre.

Elle déchire ce qui reste de la tunique et pose ses deux mains sur la poitrine du Maître. Puis elle se concentre, comme elle l’a vu faire. Des hélices de couleurs partent de chacun de ses doigts et l’environnent tout entier. Seulement, il n’y a pas que du doré, mais un rose pâle aussi, un vert tendre, un bleu pervenche. Et des couleurs plus fugitives qui apparaissent et disparaissent si vite qu’elle a à peine le temps de les voir : des étincelles rouges, un violet ardent, un éclatement d’indigo.

Comme tout à l’heure, il inspire tout à coup profondément, mais calmement. Les marques sur sa peau ont disparues. Plus de brûlures. Ses pommettes ont retrouvées leur couleur naturelle. Il ouvre les yeux.

« Vous allez mieux ? » le questionne Tegan.

Elle, se sent un peu moins bien. La fatigue pèse à nouveau. D’ailleurs, plus aucune lumière ne luit au bout de ses doigts. Quelque soit ce qu’il lui avait transmis, elle le lui a redonné.

Il s’assoit et passe une main sur son visage.

« J’ai essayé de vous soigner avec une ou deux de mes régénérations, murmure-t-il.

– Oui, vous l’avez fait, regardez ! »

Elle lui montre sa jambe parfaitement guérie.

« Je ne sais plus trop ce qui s’est passé ensuite.

– Je crois que vous n’avez pas réussi à le contrôler complètement. J’avais les mains pleines d’étincelles. Alors, comme vous aviez l’air de ne pas aller bien du tout, je vous l’ai rendu.

– Vous n’avez rien modifié au moins, s’inquiète-t-il en posant la main sur sa poitrine. Mes deux cœurs ? Mon système respiratoire annexe ?

– Heu, je ne savais même pas que vous aviez un système respiratoire annexe.

– Non, ça va, tout y est ! » soupire-t-il avec soulagement.

Puis il fronce les sourcils.

« Vous avez rajouté quelque chose ! accuse-t-il.

– Je vous jure que non ! » se défend-elle.

Presque aussitôt, elle remarque :

« Vous entendez ? On dirait que la tempête s’est calmée. »

Ils se lèvent et s’approchent de l’étroite ouverture. Au dehors, la mer s’étend, à peine houleuse. À l’horizon, les nuages se déchirent pour faire place à un ciel bleu mauve. L’éruption aussi a cessée. Si on entend encore le bruit de l’eau qui s’évapore au contact de la lave chaude, c’est sous forme d’une brume légère qu’elle monte jusqu’à eux.

« Comment allons-nous sortir d’ici ? demande Tegan.

– Avec ça ! »

Il montre dans un coin de la pièce, une épaisse corde à nœuds soigneusement enroulée autour d’un piton rocheux.

« Ce lieu est, ou était utilisé, on dirait, constate-t-il.

– Était plutôt, note Tegan. Cette corde me paraît plutôt vieille et en mauvais état.

– Non, c’est du solide. Elle supportera parfaitement notre poids. Venez. »

Il fait glisser l’objet par la faille.

« Vous allez y arriver ? demande-t-il à Tegan.

– Je ne sais pas, j’ai les pieds nus…

– Alors, attendez », soupire-t-il.

Avec la même habileté dont il avait fait preuve quand il lui avait fabriqué une attelle, elle le voir détacher la corde du piton, en couper une longueur avec un caillou qu’il a rendu tranchant en le cassant en deux, rattacher le reste solidement.
Il défait le morceau de corde et le transforme en plusieurs ficelles qu’il tresse. Lorsqu’il a fini, l’objet forme une sorte d’étroite nacelle pourvue de quatre liens.

« Maintenant, lui ordonne-t-il, mettez-vous derrière moi et calez cet objet sous… votre postérieur. Puis vous me ferez passer ces deux liens-là par-dessus vos épaules et les deux autres au niveau de ma taille.

– C’est un porte bébé ! s’exclame-t-elle en riant.

– Un porte Tegan, répond-il. Vous vous tiendrez quand même à mon cou, mais ce sera plus commode pour vous et pour moi. »

Quelques minutes plus tard, ils pendent tous les deux au bout du câble qui se balance parfois dangereusement prés de la paroi. S’aidant très peu de ses pieds qui lui servent plutôt à se tenir à distance du mur, il descend lentement vers la mer, sa compagne accrochée à son dos.

Chapitre 8 : Choix
Ils prennent pieds sur la coulée de lave toute récente. Elle est déjà figée et a commencée à se refroidir.

« Restez accrochée à moi. Je sens la chaleur à travers mes semelles, vous vous brûleriez, lui indique le Maître.

– Vous me traînez comme un boulet, soupire Tegan. Vraiment, je ne vous suis pas utile à grand-chose. Je suis désolée.

– L’équilibre de l’univers est en train de se rétablir, répond-il. Ne le sentez-vous pas ?

– Non.

– Mais si ! Les tremblements de terre ont cessés, l’éruption volcanique s’est arrêtée. Si nous refaisons le test de la gravitation, je parie qu’elle doit être presque normale, maintenant.

– C’est dû à quoi ? interroge Tegan.

– Aucune idée. Peut-être le Gardien Blanc qui est intervenu.

– Pourquoi ne l’a-t-il pas fait tout de suite, au lieu d’attendre qu’un tel chaos se soit installé ?

– Les morceaux de la Clé du Temps sont dispersés dans tout le cosmos. On ne les réunit pas en un claquement de doigts. »

Il s’arrête et commence à défaire les ficelles qui retiennent Tegan sur son dos.

« Vous pouvez descendre, maintenant. Ici, c’est presque froid. »

En effet, le sol est à peine tiède sous les pieds de la jeune femme.

Soudain, un vol d’oiseaux ou du moins de créatures ailées, traverse le ciel venant de derrière le volcan.

« Il faut que nous fassions le tour, explique le Maître. De l’autre côté, il y a de la vie, peut-être même allons-nous retrouver la ville où nous sommes arrivés.

– Je ne suis pas sûre de vouloir y retourner, énonce Tegan.

– Il le faut. Je dois récupérer mon bracelet, sinon nous sommes coincés sur cette planète pour toujours.

– Vous avez raison », soupire-t-elle.

Après avoir marché sur les coulées de lave froides pendant le reste de la journée, ils s’arrêtent pour la nuit dans un creux qui offre un peu de confort.

« Je meurs de faim, murmure Tegan, lorsqu’ils sont installés pour dormir.

– Moi aussi. J’espère que nous arriverons à nous procurer quelque chose demain. »

Trouver le sommeil est difficile. Surtout qu’avec la nuit, une fraîcheur descend et leurs légers vêtements de toile sont insuffisants. Tegan grelotte. Au bout de quelques minutes, elle sent le Maître qui se rapproche d’elle et la prend dans ses bras. Son corps irradie une chaleur bienfaisante.

« J’ai remarqué déjà ça avec le Docteur, chuchote-t-elle à demi endormie, en se blottissant contre lui. Vous autres, Time Lords, n’avez jamais l’air d’avoir froid ou chaud.

– Nous sommes capable de réguler notre température interne pour faire face à des amplitudes importantes, explique-t-il.

– Mmh ! » répond Tegan.

Elle a juste le temps de marmonner « Merci » avant de sombrer dans un sommeil sans rêves.

**********

« Elles sont peut-être empoisonnées », intervient Tegan.

Derrière le volcan, s’étend une forêt avec une végétation qui leur est inconnue à tous les deux. Ils viennent de rencontrer un buisson surchargé de baies oblongues d’un blanc transparent veiné de vert pâle.

« Il faut essayer, sinon nous ne le saurons jamais. »

Il décroche un des fruits et le met dans sa bouche.

« Pas mauvais, constate-t-il. Un peu fibreux et avec un arrière goût légèrement âcre, mais mangeable. »

Il s’assoit.

« Attendons de voir si cela me cause des problèmes, maintenant, dit-il.

– Et si c’est sûr pour vous, mais pas pour moi ?

– Ah oui ! Je n’avais pas pensé à ça. Prenez-en un tout petit bout. »

Tegan mord une minuscule bouchée de la drupe.

Quelques heures plus tard, n’ayant noté aucun malaise, ils satisfont leur faim avec les grains. Ce n’est pas du poison, mais ce n’est pas non plus agréable à manger, ce qui explique peut-être que les habitants, s’il y en a, ne les cueillent pas.

« À moins qu’il ne faille une autorisation pour ça aussi, remarque Tegan.

– Possible.

– Dans ce cas, nous nous sommes mis hors la loi, une fois de plus ! Je n’ai pas envie de retourner dans cette prison, gémit-elle.

– Je ne crois pas que cela arrivera. Il ne nous jouera pas deux fois la même partition, ce ne serait pas amusant pour lui. Ce qu’il va imaginer pour la suite sera certainement bien pire. »

Ils sortent de la forêt à la fin de cette deuxième journée. Une pente douce mène vers une plaine dans laquelle ils aperçoivent une ville. Ils entament à peine leur descente lorsqu’un bruit que tous les deux connaissent bien, et qui fait battre le cœur de Tegan, retentit.

Le TARDIS apparaît à une vingtaine de mètres. Le Docteur en sort, avec sa chevelure dorée, son costume de cricket et sa branche de céleri. Il adresse à Tegan un de ces larges sourires qui lui donne envie de le suivre jusqu’au bout du monde.

« Docteur ! » s’écrie-t-elle.

Elle court vers lui, tandis qu’il lui ouvre les bras en s’exclamant :

« Tegan ! »

Mais une autre voix, derrière elle, l’appelle aussi :

« Tegan, attention ! N’y allez pas, c’est un piège ! »

Elle s’arrête et se retourne. Le Maître lui fait signe de revenir. Mais ce n’est pas le Maître avec lequel elle vient de vivre toutes ces aventures, c’est celui qu’elle a connu autrefois, celui qui a tué sa tante et volé le corps du père de son amie Nyssa.

« Ce n’est plus le Docteur, c’est lui, le Valeyard ou l’Administrateur comme il se fait appeler maintenant. Revenez ! »

À nouveau Tegan se tourne vers le Docteur. C’est pourtant bien son Docteur. Ses yeux ne la trompent pas. D’ailleurs il reprend la parole :

« Allons, Tegan, tu sais comment est le Maître ! Il essaye de te tromper. Ne t’a-t-il pas déjà fait assez de mal ? Viens avec moi, tu seras en sécurité. Nous avons tant de choses à voir, encore. Tant de merveilles ! Et j’ai besoin de toi à nouveau pour sauver le monde. Le sauver de lui ! »

Le Docteur tend un doigt accusateur vers le Maître.

« C’est une menace pour nous tous. Combien de gens a-t-il tué ? Combien de mondes a-t-il détruit ? Tu crois qu’il est de ton côté, mais c’est faux ! Il ne pense qu’à lui, qu’à sa survie, qu’à sa personne. Tu n’es rien pour lui. Tu n’es qu’un instrument qu’il utilise. »

Il a raison, songe Tegan.

Tout à coup, elle ne voit plus que les côtés négatifs de ce qui s’est passé. Qu’il s’est moqué d’elle quand le voyage dans le vortex l’a rendue malade. Qu’il a appuyé sans hésiter sur le bouton qui devait déclencher sa mort. Qu’il a bu toute l’eau du broc avant de lui en abandonner seulement deux ou trois gorgées. Qu’il l’a laissée se débattre dans les gravas jusqu’à ce qu’elle se casse la jambe.

« Ne vaudrait-il pas mieux qu’il disparaisse pour toujours ? insinue le Docteur. Débarrasser le cosmos de cette vermine ? Tu es forte, Tegan, tu es déterminée. Tu es pleine de compassion pour les victimes. Mais cela suffit-il ? Un jour ou l’autre, ne faut-il pas prendre une bêche et écraser le serpent ? »

Le Docteur avance de quelques pas. Il a une arme dans la main et la tend à son ancienne compagne.

« C’est un staser, lui dit-il. Avec ça, on peut faire mourir définitivement un Time Lord. Il ne peut pas se régénérer.

– Tegan ! crie le Maître à nouveau. C’est à mon tour de vous le dire : ne voyez-vous pas ce qu’il cherche à faire ? C’est vous, maintenant, qu’il veut attirer du côté du mal, en vous demandant de commettre un meurtre.

– Ce n’est pas un meurtre, c’est de la dératisation, lance le Docteur. Souviens-toi ! »

Des images passent devant les yeux de la jeune femme : le corps de sa tante, réduit à la taille d’une poupée. Les larmes de Nyssa qu’elle a si souvent essuyées. Adric emprisonné dans une structure et obligé de mettre son génie mathématique à son service à lui, le Maître, pour piéger le Docteur !

C’est sa faute, clame la voix du Docteur dans sa tête, tout ce mal, toute cette souffrance, c’est sa faute ! Toi-même, n’éprouves-tu pas encore souvent la douleur de la perte de Vanessa ? Et pourquoi l’a-t-il tuée ? Pour rien ! Par méchanceté pure ! Élimine-le ! C’est une bonne action.

Tegan saisit l’arme. Elle vient vers le Maître en grondant :

« Vipère ! Que comptiez-vous faire, finalement ? Quel est votre plan tordu, cette fois-ci ? Me faire croire que l’univers est en danger à cause du Docteur ! Comment ai-je pu seulement me laisser convaincre ? Vous avez effectué deux ou trois tours de passe-passe, et j’ai adhéré à votre cause, sans me poser de question.

– Tegan, je vous en prie, plaide l’homme devant elle. Je t’en prie, regarde-le. Que vois-tu ? »

Elle pivote à nouveau la tête vers le Docteur. Durant une très furtive seconde, elle voit l’Administrateur, mais presque aussitôt, la haute silhouette lumineuse revient.

« Allez ! murmure celle-ci. Hauts les cœurs, Tegan ! Tu peux le faire. Et puis, nous partirons, tous les deux, voir les étoiles. Voir la Cascade de la Méduse. Voir les splendeurs de Minuit. Je peux t’emmener au temps des dinosaures assister au combat entre un brontosaure et un allosaure. Dans la Chine des Hans, admirer la Grande Muraille. Sur la caravelle de Christophe Colomb, au moment où il touche les côtes de l’Amérique. Hauts les cœurs ! Tire maintenant, Tegan, tire ! »

De ses deux mains tremblantes, elle pointe le staser vers la poitrine du Maître.

« Pourquoi ne partez-vous pas ? balbutie-t-elle, presque suppliante. C’est ce que vous devriez faire, n’est-ce pas ? Vous enfuir. C’est ce que vous faites, d’habitude, non ? Fuir. »

Il hoche la tête.

« Je ne peux pas te laisser seule avec lui. Je ne peux pas t’abandonner dans ses griffes.

– Allons, Tegan ! reprend le Docteur. Tu y crois, à toutes ses balivernes ? »

Des voix se mettent à chuchoter.

Venge-moi, Tegan, gémit la voix de sa tante.

Tegan, je pleure encore mon père, sanglote celle de Nyssa.

Puis d’autres encore qu’elle ne connaît pas, et qui lui demandent toutes la même chose : Venge-moi ! Venge-moi ! Venge-moi !

Et derrière elle, le timbre clair du Docteur :

« Tire, Tegan, tire ! »

Le Maître s’est mis en marche vers elle, lentement. Il la regarde dans les yeux. Il a toujours l’apparence de celui qu’elle avait appris à détester. Elle recule, et son doigt blanchit sur la gâchette.

« Tire ! lui intime le Docteur avec une certaine impatience.

– Réfléchis, dit doucement le Maître. Est-ce que le Docteur te demanderait de tuer ? Est-ce qu’il t’ordonnerait de tuer ? Même quelqu’un comme moi ? S’il était acculé à une telle extrémité, est-ce qu’il n’en prendrait pas la responsabilité, et ne le ferait-il pas lui-même ? »

Tegan continue de reculer. Brusquement, elle se tourne, et balance le staser au bout de son bras, dans un grand mouvement circulaire. Elle le fait, non pas à la hauteur où serait la tête de son Docteur, mais plus bas, au niveau approximatif où devrait se trouver celle de l’Administrateur.

Elle voit l’arme pénétrer dans l’image du Docteur vers les épaules, mais elle ressent un choc comme si elle avait touché le crâne de quelqu’un. Aussitôt, les voix dans sa tête se taisent.

Sur le sol, dûment assommé, gît l’Administrateur. Alors, elle lâche l’arme, se laisse choir sur les genoux et enfouit son visage dans ses mains.

Le Maître s’accroupit près d’elle, non sans avoir ramassé l’objet meurtrier.

« Vous allez bien ? s’enquiert-il.

– J’allais le faire, gémit-elle. J’allais vous tuer. Cela avait l’air si vrai ! »

Elle lève la tête.

« Oh, vous êtes revenu ! murmure-t-elle. Je vous voyais sous cet autre visage avec lequel je vous ai connu, vous savez, celui de…

– N’en dites pas plus ! Je comprends pourquoi vous me regardiez avec tant de haine. Mais venez, avant qu’il ne reprenne conscience. »

Il l’aide à se relever et l’entraîne vers le TARDIS. Une fois à l’intérieur, il verrouille les portes, puis commence à faire des réglages sur la console.

Tegan regarde autour d’elle. L’intérieur de la salle de commandes ne ressemble en rien à celui qu’elle a connu. Partout règne le gris, le terne, un rangement rigoureux et sans fantaisie. C’est si loin de la manière d’être du Docteur avec lequel elle a voyagé !

« Que faites-vous ? interroge-t-elle.

– Eh bien, nous prenons le TARDIS. Nous en avons besoin et ainsi, nous le coinçons sur cette planète.

– Vous voulez lui voler le TARDIS ? » s’étonne-t-elle.

Il arrête ses manipulations.

« Que voulez-vous dire ?

– Lui voler, Maître ! Souvenez-vous : vous vouliez devenir quelqu’un de bien pour rétablir l’équilibre. Voler ! répète-t-elle.

– Oh ! Donc, ce n’est pas bien de voler, même pour une bonne cause ?

– Non, en effet ! Ne pouvez-vous pas le mettre en panne, si vous voulez le bloquer ici ?

– Si, je peux le faire. Il arrivera à réparer, un jour ou l’autre, mais ça va lui prendre du temps. Seulement, comment allons-nous partir, nous ?

– Avec ça ! »

Souriante, elle montre un bracelet métallique de couleur bronze doré qu’elle tient au bout de ses doigts.

« Où l’avez-vous trouvé ? s’exclame le Maître.

– Il devait être dans sa poche, je l’ai ramassé dans l’herbe à côté de lui. »

Il boucle l’appareil autour de son poignet. À l’aide d’un tournevis miniature qu’il trouve dans la caisse à outils du TARDIS, il règle le lieu et la date de leur arrivée. Cette fois-ci, il étreint Tegan, tandis qu’elle appuie sa main sur l’objet pour être emmené avec lui.

Épilogue
« Neuf heures dix, constate Tegan en consultant sa montre qui se trouve toujours sur la table du jardin. Vous deviez me ramener juste quelques secondes après que nous soyons partis.

– J’ai pensé qu’il valait mieux le faire après le départ de votre mari, s’excuse-t-il. Comment lui auriez-vous expliqué votre tenue ?
Vous ne pouviez pas aller travailler comme ça non plus.

– Oh, c’est vrai, vous avez raison ! Je vais appeler l’aéroport pour dire que je suis un peu souffrante. Je mérite bien un peu de repos, après avoir sauvé l’univers, non ? » rit-elle.

Elle ajoute en entrant dans la maison :

« Venez, je vais vous trouver de quoi vous changer aussi. Ce sera trop grand, et pas dans votre style d’élégance, mais mieux que ce costume de prison en lambeau. »

Ils entrent dans le salon. Tegan s’apprête à se diriger vers sa chambre pour fouiller dans les placards quand elle aperçoit une enveloppe, posée bien en évidence contre une pile de livres au milieu de la table. De la grande écriture de Brian, un seul mot : son prénom.

Elle la saisit, surprise. Ce n’est pas dans leurs habitudes de se laisser des notes. Ça doit être important pour qu’il l’ait fait.

« Vous permettez ? demande-t-elle.

– Oui, bien entendu. Je vais attendre dehors. »

Elle s’assoit sur une des chaises et déchire l’enveloppe. Elle en sort une seule feuille, couverte de cette même écriture qui prend toute la place.

Ma chérie, lit-elle.

Pardonne-moi de n’avoir pas le courage de te dire ça en face. Mais cela fait maintenant plusieurs mois que je retarde sans cesse le moment de t’avouer que je souhaiterais que nous nous séparions.
Nous n’avons jamais été bien accordés. Je ne t’ai jamais sentie proche de moi. J’ai toujours eu l’impression que la Tegan que je voyais n’était pas la vraie Tegan. Ne me demande pas comment cela se fait, je ne saurais pas l’expliquer.
Ça n’était pas très important. Tant de couples vivent ensemble toute leur vie en n’ayant rien en commun. Seulement, j’ai rencontré Madison.


« Madison, bien sûr », murmure-t-elle.

Et là, j’ai su ce que c’était de ne faire qu’un avec une autre personne. Elle et moi nous entendons très bien, et nous avons les mêmes centres d’intérêts. Cependant, je ne t’ai pas trompée, crois-moi. Nous attendons que la séparation soit prononcée, avant de nous lancer dans une vraie histoire d’amour.
Ce soir, je vais aller dormir dans un hôtel. Je ne reviendrais à la maison que pour récupérer mes affaires. Je prends tous les torts sur moi et je te laisse tout ce que nous avons bâti et acheté ensembles.
Je t’appelle demain pour que nous commencions à régler tout ça. J’espère seulement ne pas te faire trop de mal.

Brian


Tegan laisse retomber la lettre sur la table. Elle regarde, par la fenêtre du salon, le Maître qui déambule dans le jardin en attendant qu’elle ait fini de lire son courrier.

Elle sort à son tour.

« Rien de grave, j’espère, s’enquiert-il lorsqu’il la voit s’approcher.

– Non, répond-elle tranquillement. Brian me quitte et demande le divorce.

– Oh, je suis désolé ! Ça ne peut pas être à cause de moi ? C’est bien la bonne date, je ne me suis pas trompé de jour ?

– Non, ne vous inquiétez pas, ça n’a rien à voir. Dites-moi, ajoute-t-elle, que comptiez-vous faire après ? Enfin, je veux dire, maintenant, une fois que vous serez habillé décemment et que nous nous serons restaurés un peu ?

– Il y a beaucoup de choses à faire. Des milliards de mondes à remettre en route après le passage de l’Administrateur. Et, une fois qu’il aura pu sortir de sa tanière, quand il aura réparé son TARDIS, il faudra bien l’empêcher de nuire. »

Elle reste un moment pensive.

« Vous savez ce que je crois ? poursuit-elle. C’est vous qui avez remis le cosmos en équilibre.

– Je ne me sens portant pas différent, avoue le Maître.

– Je crois que vous n’êtes pas très différent, en effet. Lâché tout seul, vous retomberez vite dans votre ornière naturelle. Vous avez besoin de quelqu’un, et plus rien ne me retient ici. »

Ils font les quelques pas qui les ramènent vers la maison. Au moment de passer le seuil, elle reprend :

« Je ne vous ai pas posé la question parce que nous avions bien d’autres chats à fouetter à ce moment-là, mais pourquoi avez-vous utilisé plusieurs de vos régénérations pour me soigner ?

– Vu l’état de votre jambe, c’était indispensable, ou la gangrène vous aurait tuée en quelques jours.

– Ça, c’est la raison je dirais "technique". Je voulais parler de la vraie raison.

– Je ne comprends pas, questionne-t-il, déconcerté.

– C’est un acte extrêmement altruiste. À l’opposé de votre caractère. Vous m’avez donné quelque chose de vital pour vous, à un moment où vous aviez du mal à le maîtriser en plus. À tel point d’ailleurs que vous vous êtes mis en danger. Heureusement, j’ai eu l’idée de vous le rendre et j’ai réussi le faire. Cet acte-là a été le petit caillou qui a fait pencher la balance pour que les deux plateaux soient à nouveau à égalité.

– Je ne sais pas, balbutie-t-il. Ça m’a paru la chose à faire à cet instant-là. »


Partie Deux


Chapitre 1 : Liz
Liz jette un très bref coup d’œil à l’horloge qui se situe en bas à droite de son écran. Les mouvements de ses yeux sont enregistrés, et regarder trop souvent l’heure est une faute professionnelle. Cela risque de lui valoir, à la fin du mois, une diminution de salaire. Celui-ci suffit déjà à peine à la faire vivre.

Encore quatre heures de travail ! Et plus qu’une pause de cinq minutes jusqu’à la fin de la journée. Elle calcule ce qu’elle pourra accomplir durant cette pause. Aller aux toilettes ou se dégourdir les jambes ?

Certes, aller aux toilettes est tentant, mais elles sont souvent bondées en fin de journée. Tandis que la position assise permanente fait souffrir son dos. Déambuler dans les couloirs lui fera du bien.

Un avertissement apparaît sur son écran : RALENTISSEMENT DE LA FRAPPE, DEUX POINTS DE PÉNALITÉ.

Zut, pense Liz, ça m’apprendra à ne pas me concentrer.

Elle revient à son ennuyeuse tâche. Sur des formulaires pré-remplis, elle ajoute le nom du contrevenant, ainsi que la date et l’heure de l’infraction. Elle en a une interminable liste. Ce jour-là, elle fait des "sourire en public".

Quels idiots ! songe-t-elle. Comment peut-on se faire prendre aussi bêtement ?

Autour d’elle, dans des cases à peine assez grandes pour contenir un minuscule bureau et une chaise, des dizaines d’autres personnes tapent comme elle sur des claviers. Ils enregistrent les innombrables manquements aux règles qui se commettent quotidiennement dans la cité.

**********

« Voici, Mme Jones. »
La boulangère lui tend ses cent grammes de pain basique. Avec un œuf, ce sera son repas pour ce soir-là. Liz jette un regard d’envie vers les pains qui n’ont pas le goût de sciure de bois quand on les mâche, mais elle a rarement l’occasion d’en avoir. De temps en temps, en début de mois pour fêter une paye presque entière, mais c’est rare.

La commerçante lui a adressé un demi-sourire. De par son métier, elle y a droit. Liz lui répond "merci" sans étirer le moins du monde le coin de ses lèvres. Elle ne souhaite pas qu’une amende vienne encore rogner son étique budget.

D’un pas ni trop rapide, ni trop lent, elle rejoint son appartement. Ses douze mètres carrés, dans lesquels elle passe la majeure partie du temps. Entre le travail et le sommeil, ça ne fait pas grand-chose. De toute façon, que ferait-elle de plus ? Elle n’a pas les moyens de se payer des loisirs, et la seule chose qui lui reste sont les programmes diffusés par l’unique chaîne de télévision. Elle ne l’a jamais avoué à personne, mais ces programmes l’ennuient au plus haut point.

Son repas posé sur la table, elle mange distraitement devant l’écran allumé. En réalité, elle ne suit pas du tout la série fleuve qui compose l’essentiel des brèves conversations de ses collègues de bureau. Elle laisse son esprit dériver. Il s’écarte toujours vers d’étranges pensées. Ça aussi, elle le garde soigneusement pour elle. Elle n’a pas envie de se retrouver dans un asile pour déviance grave.

Elle s’imagine dans d’autres vies, très différentes de la vraie. Et très différentes les unes des autres, aussi.

Elle se voit enfant, courant dans un endroit avec plein de plantes et d’autres bambins. Il y a là un couple, un homme et une femme, qu’elle appelle "papa" et "maman". Rien à voir avec les instituts où sont élevés les gens.

Elle voit aussi des choses plus étranges encore. Un homme à cheveux blonds, habillé bizarrement, qui l’invite à voyager avec lui. Elle n’arrive pas à comprendre tout ce qu’elle aperçoit au cours de ces voyages imaginaires, tellement c’est insolite.

Comment est-ce que je peux concevoir de telles inepties ? songe-t-elle. Peut-être est-ce vrai ? Peut-être que j’aurais besoin d’aller en asile quelque temps ?

Mais cette pensée la fait frissonner de terreur.

Enfin, le dernier monde dans lequel elle se voit évoluer, comporte une petite maison isolée dans une très jolie campagne. Un homme grand et roux qui l’appelle "ma chérie" et… le reste lui échappe. C’est comme s’il se passait autre chose après, mais cet autre chose n’arrive jamais à sortir de son esprit.

Liz éteint l’écran de télévision. Elle se déshabille et se couche, après quelques rangements. Le lendemain, elle commence tôt, comme tous les jours. De toute façon, dans quelques minutes, la lumière va être coupée.

**********

« Janet, je crois qu’il nous a retrouvé. »

Victor jette un coup d’œil inquiet par la fenêtre de la petite chambre d’hôtel. Ils habitent là depuis quelques jours seulement. Ils viennent à peine d’arriver sur cette planète.

La précédente leur avait donné du mal. Il avait dû utiliser des méthodes désapprouvées par la jeune femme. Pour arriver à faire comprendre à certaines personnes haut placées que leurs méthodes de gouvernement – suggérées par l’Administrateur – menaient leur monde à la catastrophe.

« Je déteste quand vous avez recours à l’hypnose ! l’avait-elle apostrophé.

– Je n’avais pas le choix ! avait-il rétorqué. Nous ne pouvons pas nous permettre de passer des années sur chaque planète. »

Elle avait grommelé quelque chose, mais elle savait qu’il avait raison.

« N’empêche que je déteste…

– Oui, je sais, l’avait-il interrompue. J’évite ces méthodes-là quand je parviens à défaire ce qu’il a fait autrement. »

Janet se lève de son lit pour aller le rejoindre près de la vitre.

« Comment peut-il nous avoir déjà repérés ? s’inquiète-t-elle. Il ne peut pas avoir réparé son TARDIS aussi vite. Il est sûrement toujours coincé sur cette planète où nous l’avons laissé.

– Vous le sous-estimez, j’en ai peur, avait soupiré Victor. C’est une erreur que j’ai souvent commise, mais ce n’est plus le cas. De plus, en tant qu’Administrateur, il est encore plus efficace qu’en tant que Docteur. Parce qu’il n’a plus de scrupules qui bloquent son esprit. Il a toute liberté de faire ce qu’il veut, même ce dont il rêvait, mais que sa conscience refusait. »

Des chocs violents ébranlent leur porte.

« Votre bracelet ! s’exclame Victor. Appuyez sur le petit bouton noir !

– Non ! réplique Janet. Je ne vais pas m’enfuir à la première anicroche…

– Je ne peux plus garantir ta sécurité, la coupe-t-il, la tutoyant soudain. Appuie ! …puie ! …Puie ! …PUIE !


**********

TiiT ! TiiT ! TiiT ! TiiT !

Le réveil !

Je ne m’habituerais jamais à ce bruit désagréable, songe Liz.

Elle reste quelques minutes assise dans les draps, à passer et repasser ses mains sur son visage encore brouillé de sommeil.

Le rêve !

Elle s’en souvient, maintenant. Ce n’est pas la première fois qu’elle fait ces rêves, elle en est sûre. Mais c’est la première fois qu’ils ne s’évanouissent pas au matin sans laisser de traces.

Qui est cet homme avec qui elle semblait si familière ? Ce n’est pas le grand roux qui dit "ma chérie". Celui-là ne dit pas des mots comme ça. Avec celui-là, elle accomplit quelque chose. Quelque chose de très important et d’essentiel… à quoi ? Elle ne sait plus.

Vite ! Se laver, s’habiller ! Elle va être en retard !

Encore des points en moins, pense-t-elle.

Combien en a-t-elle perdu ce mois-ci ? Elle ne sait plus le compte exact, mais beaucoup. Trop. Tout son salaire va y passer. Que fera-t-elle si elle n’arrive pas à acheter simplement de quoi manger ?

Emprunter. Mais c’est aussi passible de pénalités. Et les remboursements sont exorbitants. Sinon, quand on ne peut plus payer, il y a la vente. Pas de ses biens. D’elle. Elle ne s’appartiendra plus, mais sera au gouvernement. Le sort des gens ordinaires n’est déjà pas reluisant, mais celui des "possessions d’état" est pire encore.

Elle sort dans la rue, s’efforçant d’accélérer l’allure tout en conservant le pas d’une citoyenne qui n’a rien à se reprocher. Elle est furieuse contre elle-même de s’être laissé aller à ces rêveries. Cela lui arrive de plus en plus souvent, et cela lui vaudra de gros ennuis d’ici peu, si elle ne se ressaisit pas.

« Mme Jones ? »

Deux individus l’encadrent et se mettent à marcher du même pas qu’elle. La question est rhétorique, bien entendu. Ils savent très bien qui elle est et s’ils sont là, c’est certainement pour elle. Liz sent son cœur accélérer.

« L’Administrateur veut vous voir. »

Elle voudrait demander pourquoi, mais ce n’est pas une question que l’on pose.

« C’est un grand honneur », ajoute un des deux hommes avec componction.

L’autre ne dit rien, mais Liz devine à sa raideur qu’il désapprouve que son camarade se laisse aller à des paroles inutiles. Il y a des chances pour qu’il le dénonce et que celui-ci prenne quelques mauvais points.

On l’emmène vers le palais du gouverneur. C’est là que l’Administrateur loge, lorsqu’il veut bien les honorer de sa présence.

Le faste et l’or de la demeure autrefois princière, puis devenue gouvernementale, n’est plus qu’un souvenir. La bâtisse n’a pas changé de forme, mais son intérieur n’offre plus que des murs gris, sans aucune décoration.

On ne fait pas monter à Liz les marches du grand escalier, mais on la dirige vers une petite porte à sa droite. Au bout d’un couloir, elle pénètre dans un bureau. Pas très grand, meublé sobrement d’une table et d’un fauteuil, ainsi que de quelques casiers de rangement. L’Administrateur est assis bien droit et la regarde entrer. Il lui désigne la chaise en bois qui est destinée aux visiteurs.

« Mme Jones, demande-t-il de sa voix neutre, comment se passe votre vie ?

– Bien, lui répond-elle, un peu plus vivement qu’elle ne l’aurait dû. Très bien, tout se passe à merveille.

– Hum ! "À merveille". Ne voilà-t-il pas un mot un peu trop enthousiaste ?

– Oui, pardonnez-moi, Administrateur, balbutie-t-elle. Tout est correct, c’est ce que je voulais dire. »

Désespérée, elle sent qu’elle s’embourbe.

« Correct ? Correct. Hum, correct. »

Il fait tourner le mot dans sa bouche comme s’il cherchait par quel biais l’utiliser contre elle.

Liz attend avec terreur le résultat de ces cogitations. Il reprend la parole :

« Cependant, je vois ici… »

Il tapote du bout de l’index un épais tas de feuilles sorties d’un dossier qu’il a étalé sur son bureau.

« …que votre comportement se dégrade au fil des jours. Vous accumulez les erreurs, les distractions… surtout les distractions. »

Il referme doucement le dossier.

« Ce mois-ci, votre paye a été réduite à néant à cause d’elles. Vous devez même de l’argent à l’état. Quel est le problème ? »

Liz ne sais que dire. Ce qui l’étonne le plus, ce n’est pas qu’on ait fini par s’apercevoir qu’elle avait de plus en plus de mal à se contenter de la réalité. Non, ce qui la surprend, c’est que l’Administrateur lui-même s’occupe d’une petite employée aux écritures qui perd pied.

« Je… je ne sais pas », finit-elle par balbutier.

Il ne faut pas se taire quand l’Administrateur vous pose une question. Quitte à répondre une sottise.

« À quoi rêvez-vous ? ajoute-t-il.

– Je… ne rêve pas, monsieur l’Administrateur. Je suis peut-être juste un peu fatiguée.

– Quel joli mensonge, déclare-t-il. Comme vous le savez, votre regard est filmé et analysé et vos pupilles se dilatent bien trop souvent durant votre travail. Comme si vous pensiez à autre chose que la tâche très importante qui vous est confiée. Quelque chose qui, apparemment, vous est agréable. Donc un rêve. »

Il se lève et fait signe à Liz de sortir de la pièce. Les deux hommes reviennent l’encadrer. Avant qu’ils l’emmènent à nouveau, l’Administrateur laisse tomber ces quelques mots :

« Je vais vous montrer quelque chose qui va certainement beaucoup vous intéresser. »

Elle suit ses deux gardiens dans un ascenseur. Il s’arrête dans un sous-sol assez profond, d’après le temps qu’ils ont mis à descendre. Des corridors rectilignes gris clairs s’ouvrent devant eux. Liz a une impression de familiarité. Elle est déjà venue dans ce lieu ou dans un lieu semblable.

On la conduit dans une impasse. Le couloir s’arrête net. Elle se tourne et demande :

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Mais il n’y a plus personne avec elle. Le fond du corridor s’efface et elle entre dans une pièce nue. Le seul objet est une tablette avec un gros bouton gris. Là aussi, cela réveille des souvenirs.

La porte s’est refermée derrière elle, et comme plus rien ne se passe pour l’instant, elle laisse sa mémoire travailler.

Dans mes rêves, je devais appuyer sur un bouton comme celui-là, il me semble, songe-t-elle. Mais pourquoi ? Est-ce que je l’ai fait ? Non, moi, je ne l’ai pas fait ! Mais j’ai vu quelqu’un le faire. Qui ?

Un visage commence à se former dans sa tête. Il est encore flou. Elle voit seulement des yeux bleus et une barbe.

La moitié droite du mur devient transparente.

Quelqu’un est assis sur le sol de cette partie de la salle. Il est enchaîné aux poignets, aux chevilles et au cou. Ses entraves l’obligent à une position inconfortable. Celles des jambes l’empêchent de les allonger. Celles de la gorge l’obligent à se tenir le dos plaqué contre le mur. Il est vêtu de noir. Des habits sales, fripés, qui n’ont pas été changés depuis longtemps. De même, ses cheveux et sa barbe sont longs et embroussaillés.

Un nom surgit dans l’esprit de Liz : Victor ! Victor Lemaistre !
Modifié en dernier par Umanimo le 20 Oct 2013, 14:47, modifié 4 fois.
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Umanimo
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Re: L'Administrateur [chapitre 7]

Messagepar Umanimo » 14 Oct 2013, 14:38

Archivist a écrit :Je te vois venir avec le ship Tegan/Master, vilaine :P


Peut-être... ou pas.

Chapitre 7.
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